Le cloître avec ses arcatures composées de deux rangs de colonnettes portant des archivoltes d’un travail achevé, avec ses riches feuillages, ses figures symboliques, ses personnages habilement sculptés, est l’un des chefs-d’œuvre les plus curieux de l’architecture normande du treizième siècle, et mérite d’être appelé «le palais des anges ([fig. 59]).» Au milieu, il existe un préau où les bénédictins semaient des fleurs, et dans la galerie sud se trouve le lavatorium, c’est-à-dire la fontaine qui servait pour le lavement des pieds à certains jours de fête. Ici ce n’est plus l’austère grandeur, ni la gravité majestueuse des autres salles; tout est riant, fleuri, gracieux; c’est là, dans une atmosphère céleste, au-dessus des tempêtes et loin des agitations du monde, que les moines priaient, faisaient des lectures pieuses et entendaient les conférences spirituelles au sortir du dîner. Plus tard, par un de ces contrastes que la Révolution nous offre à chaque page de l’histoire, ce parterre angélique servit de promenade aux victimes des guerres civiles.

Parmi les architectes qui tracèrent les plans de ces édifices somptueux et triomphèrent des difficultés que la nature semblait leur opposer, il se trouve sans doute plus d’un moine bénédictin; mais la modestie les a soustraits aux louanges des hommes; cependant, si leurs noms demeurent inconnus, ils ont imprimé sur la pierre la

Fig. 58.—La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest de la salle.

trace du génie chrétien et élevé à la gloire de saint Michel un monument impérissable. Quelle hardiesse et quelle ampleur dans la conception de ces plans; quelle patience et quelle habileté dans la construction de ces bâtiments; quelle poésie et quelle variété dans cette architecture; quel intérêt et quel enseignement dans cette histoire, où tour à tour nous voyons apparaître l’austère figure du bénédictin, la bravoure du chevalier français et les tristes débris de nos révolutions! Oui, les siècles ont eu raison de décorer ces édifices du titre de Merveille.

Les travaux grandioses exécutés par Jourdain, Radulphe des Isles, Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu, servirent à la gloire de l’Archange en augmentant l’éclat et la renommée du Mont-Saint-Michel. Le culte du prince de la milice céleste n’atteignit pas son plus haut degré de développement sous le règne de Philippe-Auguste; cependant il fit de rapides progrès non seulement dans les monastères, mais aussi dans les cités et les châteaux forts. Pour en citer un exemple, aux Andelys, que Richard Cœur de Lion avait reliés ensemble et rattachés à son merveilleux Château-Gaillard, dans cette formidable agglomération de murailles, de bastions et de tours, saint Michel, l’archange guerrier, avait son autel et sa statue. Partout, en France et chez les peuples voisins, les chevaliers prenaient pour modèle l’ange qui doit être regardé comme type surnaturel de la bravoure et de la fidélité; en Portugal l’ordre de l’Aile prospérait et produisait d’heureux résultats; chez les Allemands, saint Michel jouait déjà l’un des rôles principaux dans la fameuse légende du saint Graal. Le saint Graal était, disait-on, une pierre d’un grand prix qui ornait la couronne de Lucifer avant sa chute; dans le combat livré au pied du trône de l’Éternel, Satan, frappé à la tête par le glaive de saint Michel, avait perdu cette pierre précieuse que les anges avaient recueillie et gardée comme un trophée, jusqu’au jour où s’accomplit le drame sanglant du Golgotha; alors on en fit un vase pour recevoir le sang du Christ. Ce vase ne fut point porté en Angleterre par Joseph d’Arimathie, comme le croyaient les chevaliers de cette nation; mais l’archange, protecteur du saint-empire, le donna aux Allemands. Sa vertu mystérieuse nourrissait la milice des braves destinés à sa garde. Toutefois, exilé sur la terre, il aurait perdu ses privilèges célestes, si Dieu ne les avait conservés par de nouvelles bénédictions: le vendredi saint, une colombe descendait du ciel et déposait sur le vase une blanche hostie, dont le contact suffisait pour entretenir d’année en année sa fécondité

Fig. 59.—Le cloître du Mont-Saint-Michel. Vue prise de la galerie ouest.

inépuisable. Tous les chevaliers pouvaient y chercher une force invincible, quand ils savaient se prémunir contre les atteintes de l’orgueil. Le saint Graal a eu le sort de la plume; il a disparu depuis la révolte de Luther. Ces allégories et ces légendes sont naïves pour un siècle sceptique et railleur; mais elles n’en prouvent pas moins le caractère et la popularité du culte de saint Michel à l’époque féodale.

Une autre circonstance contribua efficacement à étendre le dévotion des peuples pour l’Archange, vainqueur de l’hérésie. Les Albigeois étaient pour le midi de la France ce que les Danois avaient été pour