Fig. 56.—La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest près des grandes cheminées.
L’aumônerie nous rappelle les abondantes distributions que le frère aumônier faisait à certains jours aux indigents et aux étrangers dans les monastères dédiés à saint Michel et dans la plupart des maisons religieuses. Il n’existe pas au monde une salle plus belle ni plus vaste destinée aux pauvres de Jésus-Christ, et ces aumônes, accompagnées d’un bon conseil ou d’une parole affectueuse, nous montrent dans les moines du moyen âge des hommes dévoués aux véritables intérêts de l’humanité. La porte qui s’ouvre au sud sur la petite cour d’entrée, tout près de la tour des Corbins, nous rappelle aussi ces portes dites de la «miche,» sur lesquelles le frère se tenait pour distribuer de grandes miches bien blanches, aux malheureux qui vivaient ordinairement de pain noir. Dans la suite, Guillaume de Lamps fit construire une autre aumônerie, sur l’esplanade appelée le Saut-Gauthier, là même où se trouve aujourd’hui le bureau du télégraphe.
De la salle des Aumônes on pénètre par une large ouverture dans le cellier où étaient contenues les provisions de bouche; à l’extrémité, du côté de l’ouest, une porte s’ouvre sur les jardins, et un escalier pratiqué dans la muraille conduit à la salle des Chevaliers ([fig. 56]); on y remarque aussi, dans la deuxième travée, le passage par lequel on montait les provisions dans le cellier au moyen d’une roue placée à l’intérieur; c’est par là que le célèbre calviniste, Montgommery, essaya de pénétrer dans le monastère au prix d’une trahison qui tourna contre lui et causa la perte de plusieurs des siens, comme on le verra dans la suite de cet ouvrage. Depuis cette tentative infructueuse, les deux cryptes ont porté le nom de Montgommeries.
Le réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par Radulphe des Isles, est un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture ogivale du treizième siècle; cette salle, la plus parfaite et la mieux proportionnée de toute la Merveille, est éclairée par neuf fenêtres, une au sud, deux à l’est et six au nord; à l’extrémité, du côté de l’ouest, se trouvent deux vastes cheminées ([fig. 57]). Ce réfectoire, autrefois meublé avec goût, aujourd’hui nu et mutilé, rappelle à la pensée du visiteur une des pages intéressantes de la vie religieuse à l’époque où la règle était observée dans toute sa vigueur primitive. Pendant une partie de l’année, les deux repas de midi et du soir avaient lieu dans le réfectoire commun et devaient être annoncés par l’abbé qui sonnait les cloches du cloître et de la salle à manger; le chantre commençait ensuite le benedicite et le lecteur, après avoir reçu la bénédiction, faisait une lecture édifiante tirée des Leçons du temps ou de la Vie des saints; le reste du temps,
Fig. 57.—Le réfectoire. Vue prise de l’est.
le dîner et le souper se prenaient au chapitre; alors on ne sonnait pas les cloches, et l’on se contentait de lire seulement à midi un passage des livres de Salomon.
La salle des Chevaliers est un vaste et superbe vaisseau gothique admirablement disposé pour les grandes réunions ([fig. 58]). Là se sont tenus plusieurs chapitres importants; là encore se réunit la fleur des chevaliers de Saint-Michel, l’année même de l’institution et peut-être aussi trois ans plus tard, en 1472. Ainsi s’explique le nom traditionnel de Salle des Chevaliers. Ce monument rappelle les plus beaux âges de la vie monastique et de la chevalerie chrétienne; sous ces voûtes, le religieux de Saint-Benoît est venu s’agenouiller devant la stalle de l’abbé pour faire l’humble aveu de ses fautes, et le fier chevalier de Charles IX a juré fidélité à Dieu, à la France et à son roi. La vertu du cloître et la pompe féodale s’étaient, en quelque sorte, donné rendez-vous dans cette vaste enceinte.
Le dortoir, situé dans le voisinage du cloître et de l’église, était construit selon les anciens usages des bénédictins: les religieux dormaient seuls et vêtus dans un appartement éclairé par une lampe; ils travaillaient également une partie de la journée dans la même salle, qui se trouvait d’ordinaire attenante à la grande bibliothèque.