Ainsi le désastre causé par les Bretons, loin d’être irréparable, tourna au profit du monastère et à la gloire de saint Michel; car il réveilla l’antique dévotion de nos rois envers le prince de la milice céleste et fournit aux religieux le moyen d’entreprendre et d’exécuter des travaux gigantesques. Non content d’envoyer à Jourdain une grande somme de deniers, Philippe-Auguste fit bâtir un fort sur le rocher de Tombelaine afin de protéger le Mont contre les attaques de l’ennemi; de plus, pour dédommager l’abbaye des pertes matérielles que devait lui causer en Angleterre la privation des avantages dont les ducs-rois l’avaient gratifiée, il lui donna une partie des domaines enlevés aux partisans de Jean sans Terre. Les nombreux pèlerins qui visitaient la basilique de l’Archange, imitèrent la générosité de Philippe II en faisant de riches offrandes au Mont-Saint-Michel ou au sanctuaire de Notre-Dame-la-Gisante. Déjà en 1190, une pieuse fondation avait été faite pour l’entretien d’une lampe qui devait brûler à perpétuité devant l’image de la Vierge. D’après une charte de l’époque, la chapelle de Saint-Étienne était encore debout et un chanoine, nommé Pierre, en fit l’acquisition.
Les religieux triomphèrent d’une autre épreuve qui ne leur fut pas moins sensible que l’incendie de leur maison. Jourdain et Raoul de Villedieu eurent de graves démêlés avec Guillaume de Chemillé et Guillaume d’Otteillé, évêques d’Avranches, touchant la juridiction et le droit de visite; la cour de Rome dut intervenir, et, grâce à cette sage
Fig. 54.—Façade nord de la Merveille.—Restauration.
médiation, l’accord fut rétabli sans préjudice pour l’autorité de l’ordinaire et les privilèges de l’abbaye.
Fig. 55.—La Merveille, bâtiments de l’est. Coupe transversale du sud au nord.
Tant d’actions importantes auraient suffi pour illustrer le règne de Jourdain et de ses trois successeurs; mais l’œuvre capitale de cette époque est la construction de la Merveille (fig. 52 à 55), qu’il faut attribuer, sinon en entier, du moins en grande partie, à ces quatre prélats. Ils pouvaient entreprendre un travail digne de saint Michel; ils avaient, avec le talent, la patience et la fermeté qui ne reculent pas devant les obstacles; sous leur conduite étaient venus se ranger de riches et puissants seigneurs, parmi lesquels on peut citer André de Lezeaux, Rainold et Jean de Cantilly; les dons des pèlerins, par-dessus tout les secours et l’appui de Philippe-Auguste et de ses successeurs, ne devaient pas leur faire défaut. Un duc de Normandie avait élevé la basilique en témoignage de sa dévotion envers le prince de la milice céleste; il était digne d’un roi de France d’offrir la Merveille pour dot, le jour où la nouvelle alliance avec le glorieux Archange et l’union définitive du Mont-Saint-Michel au royaume de Clovis et de Charlemagne étaient célébrées avec joie par tous les cœurs français.
On désigne sous le nom de Merveille le corps de bâtiments qui occupent la partie nord du Mont et regardent la mer du côté de Tombelaine; Vauban ne trouvait rien en ce genre de plus hardi, de plus achevé; les archéologues modernes y reconnaissent eux-mêmes le plus bel exemple d’architecture religieuse et militaire que nous offre le moyen âge avec ses richesses, ses gloires et ses chefs-d’œuvre. La base, assise sur le roc et adossée au flanc de la montagne, est d’une solidité à toute épreuve, le faîte s’élève à une hauteur prodigieuse au-dessus des grèves et l’ensemble étonne le regard par sa hardiesse, ses proportions, sa grandeur à la fois sévère et poétique. Cette construction vraiment gigantesque se compose de trois étages superposés et de deux bâtiments réunis en un seul tout d’une unité, d’une harmonie parfaite. Au premier plan, se trouvent l’aumônerie et le cellier; le réfectoire et la salle des Chevaliers forment la deuxième galerie; à la troisième zone, on voit le dortoir et le cloître; les deux corps de logis, orientés de l’est à l’ouest, contiennent en hauteur l’aumônerie, le réfectoire et le dortoir, à l’est; à l’ouest, le cellier, la salle des Chevaliers et le cloître. Les murs, appuyés par des contreforts dont la forme varie selon la disposition des salles intérieures, restent inébranlables depuis plus de six siècles; souvent l’incendie a dévasté le monastère; la révolution a passé avec son esprit de destruction, et la Merveille est debout, toujours solide dans ses parties principales, toujours majestueuse et de plus portant le cachet des années sur ses murailles rembrunies, et offrant à l’historien des pages émouvantes écrites pour ainsi dire sur chacune de ses pierres.