Radulphe des Isles était également religieux du Mont-Saint-Michel quand il réunit les suffrages des bénédictins et prit le gouvernement du monastère; il se fit remarquer par une grande fermeté de caractère, et sa principale occupation fut de maintenir la discipline dans toute sa vigueur primitive. Au témoignage des historiens les plus accrédités, il n’occupa la stalle que six ans, de 1212 à 1218.

Thomas des Chambres montra peut-être moins d’énergie que Radulphe des Isles; mais, en retour, il se distingua davantage par l’éminence de ses vertus, la modération de son caractère et la sagesse de ses conseils. Il ne négligea rien pour inspirer à ses religieux le détachement des biens périssables de ce monde, ou leur faire comprendre la sublimité de leur vocation et l’excellence de la vie monastique; dans ce but il rédigea des constitutions, qui furent approuvées par Théobald, archevêque de Rouen.

Thomas des Chambres étant mort le 5 juillet 1225, Raoul de Villedieu lui succéda dans la charge d’abbé. Choisi comme ses prédécesseurs parmi les bénédictins du mont Tombe, il aimait son monastère, et, pendant les onze années de son gouvernement, il s’occupa sans cesse à défendre les intérêts et les privilèges de ses religieux. Il se rendit célèbre surtout par les travaux remarquables qu’il fit exécuter, et mérita d’être appelé par les annalistes l’un des grands «architectes» du Mont-Saint-Michel.

Les quatre prélatures de Jourdain, de Radulphe des Isles, de Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu, renferment presque un demi-siècle, de 1191 à 1236, et embrassent une grande partie du règne de Philippe-Auguste, le règne entier de son successeur, Louis VIII, surnommé le Lion, et les premières années de saint Louis; de plus, elles sont restées célèbres à cause des événements qui s’y rattachent.

Philippe-Auguste, malgré les fautes qui ont terni une phase de son existence, a mérité le nom de «Charlemagne capétien;» il opéra de sages réformes pour remédier aux abus du régime féodal; il dota magnifiquement l’Université de Paris appelée dès lors la fille aînée des

Fig. 53.—Façades est de la Merveille et des bâtiments formant l’entrée de l’abbaye.—Restauration.

rois de France; il réunit à la couronne la terre d’Auvergne, les comtés d’Artois, d’Évreux, de Meulan, de Touraine, du Maine, d’Anjou, du Poitou, de Vermandois, de Valois et d’Alençon, avec le beau duché de Normandie; en un mot il contribua pour une large part à fonder notre unité nationale. Sous ce règne, le culte de saint Michel fit de rapides progrès dans toute l’étendue de la France. Les ducs de Normandie, surtout depuis la fameuse journée de Mortemer, en 1054, avaient presque toujours vécu en mauvaise intelligence avec leurs suzerains, et le Mont-Saint-Michel qu’ils tenaient sous leur domination n’offrait plus à nos rois l’intérêt d’un sanctuaire national; Louis VII l’avait bien visité, s’y était même réconcilié avec son ennemi, Henri II; mais cette alliance n’avait pas été de longue durée, et la guerre s’était allumée de nouveau entre les deux nations rivales. Avec Philippe-Auguste, le Mont-Saint-Michel se dégage pour ainsi dire des liens de la féodalité, et devient la propriété exclusive de la France; aussitôt les rois de la troisième race imitent, surpassent même la piété des rois de la première et de la deuxième dynastie: dons généreux, pèlerinages fréquents, ordre militaire, institutions pieuses, monuments séculaires; rien ne manquera désormais au culte du puissant et belliqueux Archange.

Dans les desseins de la Providence, cette ère de prospérité commença par des épreuves, et le nouveau Mont-Saint-Michel s’éleva sur des ruines qui pouvaient paraître irréparables aux yeux des hommes. Sous le gouvernement de Jourdain, Jean sans Terre, prince aussi cruel et fourbe qu’il était poltron et débauché, mérita d’être déshérité de toutes ses possessions relevant de la couronne de France, pour avoir assassiné son neveu, Arthur de Bretagne. Après l’arrêt qui condamnait Jean sans Terre comme meurtrier et contumace, Guy de Thouars, allié du roi de France, se jeta sur la Normandie et vint attaquer le Mont-Saint-Michel: Les Bretons, dit dom Huynes, «se ruèrent de grande furie contre ce Mont,... mirent le feu par toute la ville et firent passer par le fil de l’épée ceux qui se présentèrent pour leur résister.» Le feu réduisit en cendres les maisons de la ville et, «comme son naturel le porte toujours en haut,» il monta «de maison en maison» et «parvint jusque sous les chapelles du tour du chœur, lesquelles n’estoient point basties ny couvertes, comme on les voit maintenant, mais comme sont les aisles de la nef. De là sautant et gaignant de tous costez, sans qu’on y apportast aucun remède et résistance, il brusla les toicts de l’église du monastère et toute autre matière combustible qu’il put rencontrer. Cela faict le duc de Bretagne, Touars et sa suite s’en allèrent et estants à Caen racontèrent au roy Philippe tous leurs beaux faicts. Mais ce monarque fut très marry du dégast que le feu avoit faict en ce Mont et particulièrement à l’église Sainct Michel où les plus oppressez des misères de ce monde recevoient de tout temps soulagement en leurs afflictions et de plus il sçavoit bien que ceux de ce Mont ne refusoient de luy obéyr. Ce qu’il put faire pour réparer cette faute du boutefeu Toüars fut d’envoyer une grande somme de deniers à l’abbé de ce Mont nommé Jourdain, lequel remédia à toutes ces pertes.»