Fig. 51.—Épitaphe de dom Martin.
l’Archange fut choisi pour veiller sur ces chères espérances de l’avenir; il partagea cette noble mission avec la sagesse éternelle, avec Charlemagne, sainte Barbe et sainte Catherine d’Alexandrie, avec saint Augustin, saint Louis, saint Thomas d’Aquin, le bienheureux Albert le Grand, et tant d’autres qui avaient allié le culte des lettres à l’amour et à la pratique de la vertu; les grandes villes, à l’exemple de Paris et de Bruxelles, bâtirent des collèges sous le nom et le vocable de saint Michel; dans les ordres militaires eux-mêmes, spécialement en celui de France, les dignités étaient souvent la récompense des travaux intellectuels. En 1771, les chevaliers, au nombre de soixante-dix-sept étaient presque tous des savants distingués; c’est sous le même patronage qu’une société s’est établie de nos jours pour la diffusion des bons livres.
Porte-drapeau du Christ et vainqueur de l’Islam, protecteur des lettres et propagateur des saines doctrines; tels sont les principaux titres que la piété donnait de préférence à saint Michel à la mort de Robert de Torigni. Des circonstances ménagées par la Providence allaient resserrer les liens qui unissaient l’Archange avec la France du moyen âge.
VI.
LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE DE PHILIPPE-AUGUSTE
epuis la mort de dom Martin jusqu’à l’an 1286, quatre abbés gouvernèrent successivement le Mont-Saint-Michel: Jourdain, Radulphe des Isles, Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu. Tous se montrèrent les dignes héritiers de Robert du Mont. Les bénédictins les ayant élus librement, leur obéirent avec le respect et la soumission qu’un moine doit à son supérieur légitime; aussi, pendant que la France et l’Angleterre étaient en proie à l’agitation et à la discorde, le monastère jouit d’une grande prospérité à l’intérieur et opposa une vive résistance aux attaques du dehors. Il est facile de juger par là avec quelle sagesse les règles primitives laissaient aux religieux du Mont le libre choix de leurs abbés. C’est pour avoir méconnu ce droit que les ducs de Normandie et les rois de France compromirent plus d’une fois les intérêts de l’abbaye.
Jourdain, qui était venu se ranger sous la houlette de Robert à l’exemple de plusieurs personnages distingués, comme Hamon de Beauvoir, Alfred de Moidrey, Guillaume de Verdun et Raoul de Boucey, fut élu le 12 mars 1191 et mourut le 6 août 1212, après une prélature de 21 ans. Pour se conformer au désir qu’il avait exprimé, on l’inhuma dans le prieuré de Notre-Dame-la-Gisante, sur le rocher de Tombelaine. Il montra une prudence consommée au milieu des grands événements dont il fut non seulement le témoin, mais auxquels il dut prendre part, malgré son amour de la vie humble et cachée; cependant
Fig. 52.—La Merveille.—Bâtiments de l’ouest. Coupe transversale du nord au sud. État actuel.
ses vertus ne le mirent pas à l’abri de tous soupçons, et des esprits malveillants critiquèrent son administration; ils portèrent même leurs plaintes au tribunal du souverain Pontife, Innocent III, qui, après un mûr examen, rendit justice à l’accusé et infligea un blâme sévère à ses indignes détracteurs.