La bonne Providence, qui prend soin des petits oiseaux et donne au lis une riche parure, nourrit plus d’une fois les pastoureaux de saint Michel. Un jour, disent les annalistes, des enfants qui venaient de fort loin en pèlerinage au Mont, achetèrent un pain de deux deniers et s’assirent en cercle pour prendre leur repas. La part de chacun était bien faible; mais, par un miracle de la puissance divine, tous se rassasièrent et avec les restes ils remplirent leurs besaces. Une autre fois, une multitude de petits pèlerins entrèrent dans une hôtellerie et firent pour six sous de dépense: «A la fin du disner, ajoute dom Huynes, n’ayant de quoy payer, ils ne demandèrent à compter, mais à sortir.» L’hôtelier les retint et leur dit qu’il voulait être payé sur-le-champ; eux d’implorer sa miséricorde en le suppliant d’avoir compassion de leur pauvreté; mais cet homme impitoyable, aimant mieux «qu’on le satisfit d’argent que de belles paroles,» ne prit point «plaisir à ces discours.» C’est pourquoi, comme il ne pouvait rien attendre de ses hôtes, il les mit à la porte après leur avoir infligé à tous «un bon soufflet;» ensuite «il s’en alla retirer la nappe sur laquelle ils avoyent disné, et, chose admirable, il vit une plus grande quantité de morceaux de pain» qu’il n’en «devoit rester naturellement, et trouva dans un verre six sols, ce que considérant, il fut marry d’avoir souffleté ces petits pellerins, et prenant l’argent il courut après eux et le leur offrit, leur demandant pardon.» Ceux-ci refusèrent, et «joyeux, sains et gaillards,» ils continuèrent leur voyage vers le Mont-Saint-Michel où ils arrivèrent après trois jours de marche.

Parmi ces enfants, plusieurs malades ou infirmes éprouvèrent l’assistance de saint Michel. L’un d’eux, disent les anciens manuscrits, avait «le col tourné tout de travers, si bien qu’au lieu de voir devant soy, il voyait derrière.» Son père, qui était «fort marry,» avait donné beaucoup d’argent aux médecins pour obtenir sa guérison; mais, tous les remèdes humains étant inutiles, il avait imploré l’aide du glorieux Archange, afin que par son intervention «il plut à Dieu redresser le col» de son fils. Sa prière fut exaucée, et, dans le cours de l’année 1333, il fit en action de grâce un pèlerinage au Mont-Saint-Michel avec son enfant qu’il menait «par la main.»

La même époque fut signalée par d’autres prodiges ni moins célèbres, ni moins étonnants. Il est rapporté que pendant la nuit une vive lumière, appelée clarté de saint Michel, enveloppait l’église et le sommet de la montagne, tandis que les anges faisaient entendre une céleste harmonie. Une femme depuis longtemps paralysée recouvra l’usage de ses membres, et aussitôt, dit un historien, elle jeta «les énilles» ou «potences» dont elle se servait pour marcher, et «estant arrivée devant le grand autel saint Michel,» elle remercia Dieu de l’avoir guérie par l’intercession de l’Archange. Un sourd-muet de la ville de Caen vint en pèlerinage au Mont avec plusieurs compatriotes. A peine était-il à genoux dans l’église que sa langue se délia et ouvrant la «bouche avec un fort grand bruit et rugissement» il dit: «Saint Michel, aidez-moi.» Un autre visiteur du pays de Mortain fut saisi d’une telle émotion en voyant la sainte montagne, qu’il se mit à courir pour devancer ses compagnons de voyage; arrivé dans le sanctuaire, il ne put proférer aucune parole; mais il invoqua le puissant Archange et fut guéri. La même année, deux femmes, l’une de Coutances, l’autre d’une paroisse de Bayeux, obtinrent une prompte guérison. Plus tard un cavalier normand, entraîné par les flots, appela saint Michel à son aide, et aussitôt il se sentit porté vers le rivage par une puissance invisible; dans un péril semblable, un autre pèlerin s’écria en tournant ses regards vers le Mont: «Saint Michel, aide-moi, et yrai à ta merci!» Cette prière à peine achevée, «la mer le rejeta vers Tombelaine, où, par les mérites et intercession de saint Michel, il fut trouvé sain et joyeux auprès de son cheval qui estoit mort.» «Enfin, ajoute dom Huynes, d’autres personnes (naviguant) sur la mer, eussent plusieurs fois estez engloutis de ses ondes si saint Michel, auquel ils se recommandoient, ne les eust secourus; et ce vieux navire, qu’on voit en la nef de cette église, vis-à-vis de la grand’porte, suffit entre mille pour nous en rendre tesmoignage.»

Ces faits rapportés par les anciens annalistes sont autant de preuves de la croyance et de la piété de nos pères. Tous étaient persuadés que la lutte engagée à l’origine, entre l’Archange et Satan, se continuait toujours, et le Mont-Saint-Michel était regardé comme le théâtre de ce combat terrible qui ne doit pas se terminer avant la fin des siècles. Les moines, en particulier, pensaient que leur abbaye était fidèlement gardée par le prince de la milice céleste, comme l’atteste une pieuse tradition rapportée par dom Huynes: «J’adjouteray, dit cet auteur, une chose qui a esté remarquée de tout temps et pourroit seule servir de preuve que le glorieux Archange a chosi et chérit cette sainte montagne, c’est que toustes et quantes fois que quelque moyne de ce Mont est proche de la mort, soit icy ou ailleurs, l’on entend comme une personne qui frappe, comme avec un marteau par trois fois en quelque endroit et l’on n’a point encore veu mourir de moyne en ce monastère, qu’il n’ait eu une belle fin.»

Il ne faut donc pas s’étonner si tous les regards se portèrent sur le Mont-Saint-Michel au moment où une guerre d’extermination paraissait imminente entre la France et l’Angleterre. Il était touchant, à cette heure décisive, de voir des milliers de pèlerins, et surtout les petits pastoureaux traverser les campagnes de Normandie qui devaient être bientôt arrosées de sang, gravir d’un pas agile le sentier qui conduisait au sanctuaire de l’Archange et s’agenouiller devant l’autel miraculeux. Il était beau de les voir attacher sur leurs vêtements la coquille traditionnelle, et de les entendre chanter quelques refrains populaires en l’honneur de saint Michel. A mesure que le danger approchait, le vieux cri de nos pères s’échappait plus fort et plus suppliant de toutes les poitrines: saint Michel, à notre secours; défendez-nous dans le combat.

Cette protection de l’Archange devait se faire sentir d’une manière visible, pendant les longues épreuves qui allaient s’abattre sur notre patrie et la couvrir d’un amas de ruines. Les pèlerinages des petits pastoureaux furent suivis de la lutte sanglante qui désola pendant plus d’un siècle la France et l’Angleterre; mais le Mont-Saint-Michel résista toujours aux assauts de l’étranger. Souvent des armées entières firent des efforts suprêmes pour s’emparer de l’abbaye; chaque fois elles échouèrent contre l’invincible résistance des moines et des chevaliers. La montagne apparut alors semblable à une terre vierge que le pied du vainqueur ne foula jamais, et comme une citadelle d’où partirent les premiers traits qui repoussèrent l’invasion de l’Anglais. Pendant plusieurs années, l’indépendance nationale de la France ne compta plus qu’un petit nombre de défenseurs, et l’ennemi, favorisé par nos dissensions intestines, ne rencontrait dans sa marche aucun obstacle sérieux; la Normandie surtout, la Normandie qui avait conquis l’Angleterre à la journée d’Hastings, était vaincue à son tour et subissait le joug le plus dur et le plus humiliant. Désormais il ne fallait pas attendre des hommes la délivrance et le salut; mais le ciel qui n’avait point protégé les Anglo-Saxons contre le glaive de Guillaume le Conquérant, ne voulut pas qu’une race étrangère usurpât le trône de saint Louis, et l’Archange fut le messager dont Dieu se servit pour accomplir ses desseins de miséricorde.

II.
LES PRÉPARATIFS DE DÉFENSE.

la mort de Jean de la Porte, en 1334, les bénédictins portèrent leurs suffrages sur Nicolas le Vitrier qui était natif du Mont et remplissait déjà dans le monastère la charge de prieur. Selon l’usage, le nouvel élu alla recevoir la bénédiction de l’évêque d’Avranches et revint ensuite prendre possession de sa stalle, après avoir juré sur les Évangiles d’observer fidèlement les lois et coutumes de l’abbaye. Trois ans plus tard, tandis que Nicolas le Vitrier gouvernait ses religieux avec sagesse et travaillait à opérer des réformes que les circonstances pouvaient rendre nécessaires, la guerre de cent ans éclata comme un coup de foudre annoncé par un orage menaçant, et avec elle s’ouvrit pour la cité de l’Archange cette ère mémorable pendant laquelle le monastère devait exercer à l’extérieur une influence jusque-là inconnue.

Sous Nicolas le Vitrier, le nombre des religieux s’élevait à quarante; leur vie était partagée entre la prière, l’étude et le service des pèlerins; deux des plus distingués étaient envoyés à Paris et à Caen aux frais des prieurés de l’abbaye, pour suivre les cours des universités et se livrer aux hautes études. Plusieurs monastères, églises et chapelles dépendaient des bénédictins ou formaient avec eux une vaste association de prière et de fraternité. Parmi les pèlerins de cette époque, un certain nombre venaient implorer le pardon de leurs crimes. Il est rapporté qu’un certain Guillaume Lesage, de Vains, ayant noyé son beau-père dans la grève du Mont, au mois de novembre 1357, obtint sa grâce du dauphin et fut délivré des prisons de Saint-James, mais à la condition qu’il ferait trois fois, «nu-pieds et en chemise,» le pèlerinage du Mont-Saint-Michel, et qu’il prierait Dieu de protéger le roi, son fils et la couronne de France.