L’abbaye protégée par l’escarpement de la montagne et le flux de la mer, était admirablement disposée pour la défense et possédait déjà une enceinte assez forte pour opposer une vive résistance aux attaques du dehors. Par-dessus tout, dit un historien, «l’Archange saint Michel en estoit le fidèle» gardien, selon qu’il l’avait promis au bienheureux Aubert. Cette abbaye-forteresse qui se dressait comme un géant aux portes de la France et défiait les menaces des Anglais, attira l’attention de nos rois. Sous le règne de Charles le Bel, en 1324, l’année même où Édouard d’Angleterre prenait les armes pour soutenir ses prétentions sur les limites de la Guyenne, Guillaume de Merle, capitaine des ports et frontières de Normandie, appréciant l’importance militaire du Mont-Saint-Michel, jugea utile d’y envoyer un soldat avec cinq valets. Les religieux leur ouvrirent l’entrée de l’abbaye et les logèrent dans l’appartement du portier; mais Guillaume voulant leur imposer la charge de les nourrir et de les payer, ils s’y refusèrent et adressèrent des plaintes à Charles IV. Des commissaires royaux, nommés par lettres patentes du 25 janvier 1326, déclarèrent après mûr examen que le Mont avait toujours été loyalement gardé par les chanoines d’abord et ensuite par les bénédictins, et qu’il serait injuste d’imposer à ces derniers l’obligation d’entretenir une milice que Guillaume de Merle leur avait imposée de son autorité personnelle. En 1334, Philippe VI, non content d’approuver cette déclaration signée par les premiers vassaux du pays, prit à sa charge l’entretien des soldats et accorda de nombreux privilèges au Mont-Saint-Michel.

Fig. 66.—Monnaie de Philippe VI, à l’effigie de saint Michel.

Deux années auparavant, dans une circonstance solennelle, le monarque avait donné une preuve éclatante de sa dévotion envers le chef de la milice céleste. Après avoir marié Jean, duc de Normandie, à Bonne, fille du roi de Bohême, il voulut le faire chevalier le jour de Saint-Michel. Un grand nombre de princes et de seigneurs se rendirent à Paris pour assister à cette fête qui fut des plus pompeuses, et donner un témoignage d’affection au jeune chevalier dont le nom devait être dans la suite le synonyme de la bravoure et de l’honneur. En choisissant cette date populaire pour une cérémonie aussi auguste, Philippe de Valois imitait les anciens rois de France, Charlemagne et ses successeurs; en effet, comme l’atteste l’auteur de la Chanson de Roland, c’est à la Saint-Michel que se tenaient souvent les cours plénières et que l’on prenait les engagements les plus sacrés et les plus irrévocables. Sous le même règne, l’effigie de l’Archange terrassant le dragon à l’aide de la croix fut gravée sur des pièces de monnaie appelées anges d’or ou angelots. Saint Michel y apparaît revêtu de la puissance et de la dignité royale; il porte la couronne aux fleurs de lys, et sa main gauche s’appuie sur l’écusson de France ([fig. 66]).

En 1347, Philippe VI de Valois prit encore la défense de l’abbé contre Guillaume Paynel, et il ordonna de restituer aux moines le montant des taxes prélevées sur le monastère. Nicolas le Vitrier ne jouit pas d’un moindre crédit à la cour de Rome. Il vécut aussi en bonne intelligence avec l’évêque et les chanoines d’Avranches. Ceux-ci lui confièrent le trésor de leur église, pendant que les Anglais dévastaient l’Avranchin. Il profita de son influence et put exécuter des travaux importants, malgré les menaces incessantes de l’ennemi et le grave accident survenu en 1350. La foudre tomba sur l’église, et le monastère devint la proie des flammes. Sans perdre courage, Nicolas le Vitrier se mit à l’œuvre, fit réparer les désastres de l’incendie, restaura les bâtiments et veilla au bon entretien des remparts.

La fin de cette prélature fut signalée par des événements d’une grande importance pour le Mont-Saint-Michel. A la faveur des troubles qui suivirent la mort de Philippe VI, les Anglais se jetèrent sur la France et ajoutèrent les désolations de la guerre aux horreurs de la Jacquerie; ils exercèrent de grands ravages sur le littoral, et s’ils n’essayèrent pas encore de mettre le siège devant la cité de l’Archange, ils rendirent le péril plus pressant et attirèrent de nouveau l’attention du roi sur la situation exceptionnelle de la place. Jean le Bon publia des lettres patentes par lesquelles il déclarait prendre l’abbaye sous sa protection. Charles V ayant la régence du royaume pendant la douloureuse captivité de son père, nomma l’abbé gouverneur et capitaine du château; il lui permit de prélever 50 livres de rente sur le prieuré de la Bloutière, et il exempta du service militaire les habitants de quatre paroisses voisines, Ardevon, Huisnes, L’Espas et Beauvoir, à la condition qu’ils mettraient des hommes à la disposition des bénédictins pour faire le guet au Mont-Saint-Michel. Cette page, l’une des plus curieuses et des plus instructives de cette histoire, est racontée par dom Huynes dans un langage plein de noblesse et de patriotisme: «l’abbé Nicolas le Vitrier, dit-il, estant venu à bout de la difficulté touchant le payement des soldats, sa vigilance ne s’arresta point là, car voyant toute sa chère patrie oppressée de misères et calamitez procédentes des malheureuses guerres qu’Édouard troisiesme du nom, roy d’Angleterre allumoit en France contre Philippe sixiesme dit de Vallois, successeur légitime de Philippe quatriesme dit le Bel, il prit luy mesme le soin de maintenir cette place en l’obéissance des rois de France et ne se fiant nullement à quelques externes qui disoient avoir commission du roy Philippe de la garder il les mit hors, du consentement du roi, et fit garder cette abbaye par ses hommes et serviteurs, faisant luy-mesme un tel guet autour de ce rocher que jamais nul Anglois durant les troubles n’y mit le pied. Cette grandeur de courage fit que par après plusieurs roys de France deffendirent par leurs patentes que nul fut capitaine de ce Mont sinon l’abbé ou celui qu’il plairoit à l’abbé. Et le roy Charles cinquiesme n’estant encore que duc de Normandie en donna des lettres à cet abbé Nicolas le Vitrier, le vingt-septiesme de janvier mil trois cent cinquante-six, et d’autres le vingt-deuxiesme décembre de l’an mil trois cent cinquante-sept.» Nicolas le Vitrier ne jouit pas longtemps de ses nouveaux privilèges. La mort vint le surprendre au milieu de ses travaux, le 30 octobre de l’année 1362. Quelques jours auparavant Urbain V l’avait honoré d’un bref pontifical.

Ici une réflexion se présente d’elle-même à la pensée. Un moine à la fois abbé et seigneur, archidiacre et capitaine, supérieur d’une maison religieuse et gouverneur d’un château-fort, travaillant de concert avec le légat du saint-siège au maintien de la discipline monastique qui tend à s’affaiblir et commandant à des soldats toujours en alerte dans un pays agité par des guerres continuelles, assistant aujourd’hui à un chapitre de son ordre à Saint-Pierre de la Couture et demain siégeant sur un tribunal, favori des princes et protégé du souverain pontife; il n’y a rien là qui soit en rapport avec nos mœurs et nos idées modernes. Oui, sans doute; mais alors pouvait-il en être autrement, et, sans la mesure prise par Charles V, le Mont-Saint-Michel serait-il devenu l’un des boulevards de la France à cette heure de défection universelle et de lâches trahisons? L’histoire va se charger de répondre.

Comme on n’entendait de toutes parts que des bruits de guerre, les religieux choisirent pour remplacer Nicolas le Vitrier un homme d’une bravoure vraiment chevaleresque et aussi capable, dit un historien, de «commander à des soldats mercenaires et fougueux sur des murailles, qu’à des enfants d’obédience en leurs clouestres.» Il se nommait Geoffroy de Servon, et était issu d’une illustre famille de l’Avranchin. Sa prélature qui embrasse vingt-trois ans, de 1363 à 1386, est une des plus célèbres que nous offrent les annales du Mont-Saint-Michel. L’influence religieuse et sociale de l’abbaye-forteresse augmentait à mesure que l’invasion étrangère devenait plus redoutable et les troubles intérieurs plus menaçants. Le traité désastreux de Brétigny avait humilié la France sans lui rendre la paix, et, pendant que Jean le Bon allait reprendre ses fers en disant que si la bonne foi était bannie de la terre, elle devait trouver asile dans le cœur des rois, des factieux jetaient le trouble dans la capitale ou dévastaient nos campagnes déjà si pauvres et si désolées.

Dans ce péril extrême, les véritables Français levèrent au ciel des mains suppliantes, et appelèrent saint Michel à leur secours. Malgré les dangers auxquels on s’exposait en traversant un pays infesté par des bandes de voleurs, les pèlerinages continuaient avec une grande affluence. L’année même de l’élection de Geoffroy, les religieux virent arriver au Mont un prince non moins illustre par la sainteté de sa vie, que par la noblesse de sa naissance; il marchait pieds nus et portait l’habit sombre du pèlerin. C’était Charles de Blois, qui, peu de mois après, versait son sang dans les plaines d’Auray. Le pieux duc déposa dans le trésor de l’église des ossements de saint Hilaire et une côte de saint Yves qui fut renfermée dans un reliquaire de vermeil, avec cette inscription: «Voici la coste sainct Yves que monsieur Charles de Blois cy donna.» Le nombre des étrangers, surtout à certains jours de fête, devint si considérable qu’il fallut prendre des mesures énergiques pour la sûreté de la place. Charles V, désirant récompenser la grande loyauté et parfaite obéissance de ses «chiers et amez religieux,» et voulant empêcher toute surprise de la part des «adversaires» qui auraient pu se glisser parmi les pèlerins, nomma Geoffroy de Servon capitaine du château et le chargea de faire «grande diligence» contre «la force, malice ou subtilité» de l’ennemi. Le monarque écrivait la même année, 1364: «Nous deffendons estroitement» à tout visiteur d’entrer dans la ville avec «cuteaux poinctus, espées et autres armures;» cette permission n’est accordée qu’à «nos frères» et à ceux qui en auront un «espécial commandement.» La prescription du roi fut mise en vigueur, l’année suivante, contre Jean Boniant, vicomte d’Avranches, ville pour lors «navarroise et ennemye, lequel portant un grand cutel à poincte nez, de sa volonté, par force et puissance» avait voulu pénétrer dans l’abbaye «avecques plusieurs autres compagnons.»