Fig. 67.—Le connétable du Guesclin devant le roi Charles V. Miniature de la Chronique de Bertrand du Guesclin, par Jean d’Estouteville, ms. du quinzième siècle. Bibl. de M. Ambr. Firmin-Didot.
Toutes ces mesures de prudence ne suffirent pas encore pour la tranquillité des religieux. La renommée attirait parfois une telle multitude de pèlerins, que Geoffroy de Servon dut recourir à des moyens plus efficaces, afin d’empêcher tout désordre et de prévenir les attaques à main armée; il fut décidé que les vassaux des grands fiefs de l’abbaye viendraient tous les ans, le jour de la Saint-Michel, prêter secours aux défenseurs de la place et fourniraient des soldats en cas de guerre. Du nombre de ces gentilshommes «étaient le sieur de Hambye, Louis de la Bellière, Robert du Buat, Hervé de la Cervelle, Robert de la Croix,» et plusieurs autres que l’on peut regarder comme les prémices et la fleur des chevaliers de saint Michel. Cette troupe d’élite avait un chef digne de la commander. Bertrand du Guesclin, le brave par excellence, était lieutenant du roi pour la Normandie ([fig. 67]). Il dut visiter plus d’une fois la cité de saint Michel. Déjà, n’étant que simple capitaine, il avait pris des mesures de sûreté pour l’abbaye, et, même avant l’ordonnance de Charles V, il avait prohibé l’entrée du château avec des armes. Un jour, il réunit quelques gentilshommes bretons et normands, se mit à la poursuite des Anglais, les atteignait et les tailla en pièces «dans les Landes de Meillac (d’Argentré).» La digne épouse de Bertrand du Guesclin, Tiphaine Raguenel, fille de messire Robert Raguenel et de Jeanne de Dinan, vicomtesse de la Bellière, eut aussi des rapports étroits avec la cité de l’Archange. En 1366, peu avant le départ de son mari pour l’Espagne, elle quitta Pontorson où un officier anglais avait tenté de la faire captive, et chercha un abri derrière les remparts du Mont-Saint-Michel. Son époux, disent les annalistes, lui bâtit «vers le haut» de la ville, «un beau logis» dont il existait encore quelques murailles au dernier siècle; il lui confia cent mille florins et partit pour aller se mettre à la tête des grandes compagnies. Tiphaine, non moins libérale envers les pauvres que brave dans le danger, vida la cachette et distribua le trésor aux soldats que la guerre avait laissés sans ressources. Elle occupait ses loisirs à l’étude de la philosophie et à la contemplation des astres, ce qui la fit passer pour sorcière aux yeux de plusieurs Montois et lui valut le nom de Tiphaine-la-Fée; elle composa même des «éphémérides» que certains auteurs prétendent reconnaître dans la bibliothèque d’Avranches. Tiphaine Raguenel mourut à Dinan. Elle avait demandé que Geoffroy de Servon officiât à ses obsèques, et cette faveur lui fut accordée. Enfin, par un acte du 13 mars 1377, Charles V donna au connétable la ville et la vicomté de Pontorson avec d’autres biens situés en Normandie, moyennant une rente annuelle de mille livres (Arch. nat., c. k. 51, n. 19). Ainsi, Bertrand du Guesclin, dont le nom seul réveille tant de souvenirs glorieux, passa les meilleures années de son existence sous le regard de l’Archange, à côté de son principal sanctuaire.
Malgré tous ces faits glorieux, la prélature de Geoffroy de Servon ne fut pas exempte d’épreuves. En 1374, un nouvel incendie allumé par le feu du ciel causa de grands ravages dans l’église, le dortoir et plusieurs maisons de la ville. Le vénérable abbé travailla jour et nuit à réparer ces ruines, imitant, selon l’expression d’un historien, les soldats de l’Ancien Testament qui tenaient «la truelle d’une main et l’espée de l’autre.» Les désastres de l’incendie à peine réparés, l’infatigable Geoffroy, ajoute dom Louis de Camps, fit bâtir une petite chapelle «au lieu où est maintenant le logis abbatial,» et la dédia en l’honneur «de sainte Catherine» qui commençait dès lors à partager avec l’Archange le patronage des études. Il fallait, comme on l’a dit avec raison, le courage et le génie de l’abbé Geoffroy pour exécuter tous ces travaux à une époque où les Anglais infestaient le pays, et, semblables à des vautours qui observent une proie, épiaient le moment favorable pour se précipiter sur les défenseurs de la citadelle. Ils s’étaient même fixés sur le rocher de Tombelaine depuis 1372, et de là ils tenaient sans cesse le Mont-Saint-Michel en échec. Il est vrai que les bénédictins trouvèrent de puissants appuis. Le roi de France, la duchesse d’Orléans, plusieurs comtes et barons de Normandie, le duc de Bretagne et le comte du Maine, secondèrent les généreux projets de Geoffroy et firent au monastère de riches donations soit en terre, soit en argent.
Les travaux matériels et les dangers de la guerre ne furent pas un obstacle au bien d’un ordre supérieur. Outre les pèlerinages qui se succédaient toujours, autant que la présence de l’ennemi pouvait le permettre, un grand nombre de pécheurs et même des infidèles venaient implorer l’Ange du repentir, et se jetaient aux pieds des religieux pour obtenir le pardon de leurs fautes et trouver la paix du cœur. On rapporte qu’un juif, nommé Isaac, quitta Séville et vint se fixer à Rouen. Le dimanche avant l’Épiphanie, il crut entendre l’Archange saint Michel qui lui persuadait d’embrasser la religion chrétienne. Fidèle à cette invitation, il se rendit au Mont et pria l’abbé Geoffroy de lui donner le baptême. Celui-ci l’accueillit avec joie et reçut son abjuration en présence de l’official et du chancelier d’Avranches; ensuite il le régénéra dans les eaux salutaires et lui donna le nom de Michel.
Vers le terme de sa glorieuse carrière, Geoffroy de Servon obtint le droit de donner la bénédiction solennelle, avec la mitre et les ornements pontificaux, dans toutes les églises, même dans la cathédrale d’Avranches, en présence non seulement des évêques, mais aussi du métropolitain. Ces privilèges étaient sans précédents. Cependant des jours plus glorieux encore devaient se lever pour le Mont-Saint-Michel; le célèbre Pierre le Roy allait continuer les préparatifs de défense commencés par Nicolas le Vitrier et Geoffroy de Servon, et travailler plus à lui seul que ses deux prédécesseurs à l’honneur et au triomphe de la cité de l’Archange.
III.
LE MONT-SAINT-MICHEL ET PIERRE LE ROY.
e dernier jour de février 1386, Geoffroy de Servon mourut et fut enterré dans la nef de la basilique. La même année, les bénédictins élurent pour lui succéder un homme remarquable par l’étendue de sa science et la maturité de ses conseils; il était natif d’Orval au diocèse de Coutances et avait gouverné les monastères de Saint-Taurin et de Lessay; il s’appelait Pierre le Roy: nom bien mérité, dit un chroniqueur, car il était «le roy des abbez, je ne diray pas du Mont-Saint-Michel; mais encore de tout son siècle, veu les charges honorables où il a esté élevé par les souverains pontifes et les employs glorieux qui lui ont esté commis par le roy de France.»
Pierre le Roy, après de brillantes études, avait conquis le grade de docteur en droit canonique; il brilla toujours par la pureté de sa doctrine et se montra le zélé défenseur des droits de l’Église au milieu des luttes désastreuses qui agitèrent l’Europe pendant le schisme d’Occident. A l’intérieur de son monastère, il fit régner l’amour du silence, de la prière et de l’étude; il rédigea plusieurs constitutions qu’il mit en vigueur, et son plus grand souci fut de rétablir la régularité parmi les religieux; il n’omit rien pour favoriser l’étude de la sainte Écriture, du droit ecclésiastique et des sciences profanes; il donnait lui-même des leçons aux plus anciens, et pour les plus jeunes il choisit des maîtres expérimentés qui devaient leur apprendre la grammaire, le calcul et les autres branches des connaissances humaines. Afin de rendre les études plus faciles, il fit l’acquisition de plusieurs volumes précieux. On attribue à son temps l’un des plus beaux Missels de la bibliothèque d’Avranches et deux registres très importants, dont l’un reçut le nom de Livre blanc et l’autre fut appelé le Calendrier de Pierre le Roy. C’est aussi sous le même abbé, à la fin du quatorzième siècle ou dans les premières années du quinzième, qu’un religieux du Mont copia et enrichit de belles majuscules un des traités de saint Thomas d’Aquin.