Fig. 68.—Sceau de Pierre le Roy, 1388. Archives nationales.

Comme l’atteste ce manuscrit, les bénédictins du Mont-Saint-Michel allaient, à l’exemple de tant d’autres, puiser dans les œuvres du Docteur Angélique les armes dont ils avaient besoin pour défendre la vérité et combattre les préjugés que l’esprit de mensonge s’efforçait d’accréditer alors au sein de l’Église catholique. Ces occupations assidues ne firent point négliger les soins matériels. Les moines dressèrent l’état des revenus, et rétablirent l’ordre dans le chartrier du monastère.

Pierre le Roy fit un noble usage des richesses que la Providence mit à sa disposition; il consacra d’abord les biens de l’abbaye et les dons des pèlerins à restaurer le sanctuaire et l’autel; il dota deux chapelains pour Notre-Dame-des-Trente-Cierges et enrichit l’église de plusieurs reliques insignes, ornements et tableaux apportés de Paris; il remplaça les vieilles stalles par d’autres sculptées avec art et décorées de ses armes ([fig. 69]). Il rebâtit le sommet de la tour des Corbins qui était tombé depuis peu: dans cette tour, dit dom Huynes, «est un degré (pour monter) du bas de l’édifice jusques au haut. Et depuis cette tour jusques à Bellechaire il (bâtit) la muraille qu’on y voit. Auprès d’icelle il fit faire le donjon au-dessus des degrés en entrant dans le corps de garde. De l’autre costé de Bellechaire joignant icelle il (éleva) la tour quarrée qu’on nomme la Perrine, nom derrivé de cet abbé Pierre, et tant dans cette tour que dans le donjon il fit accommoder plusieurs petites chambres pour la demeure de ses soldats. Outre cela il (construisit) tout le corps de logis qu’on voit depuis la Perrine jusques au lieu où est la cuisine de l’abbé, excepté la chapelle des degrés, ditte de ste Catherine, laquelle fut faicte du temps de son prédécesseur. Une partie, à scavoir, ce

Fig. 69.—Armoiries de Pierre Le Roy.

qui se voit depuis la Perrine jusques à la Bailliverie, fut destinée pour la demeure des religieux infirmes. En l’autre partie il fit loger le baillif ou procureur du monastère et s’y logea aussy.»

C’est à juste titre que Pierre le Roy est appelé l’un des grands architectes du Mont-Saint-Michel. Les travaux qu’on lui doit ne sont pas seulement exécutés avec art pour assurer la défense de la place; mais ils nous offrent en même temps de beaux modèles d’architecture militaire. La poésie, l’élégance et la hardiesse y sont unies à la force et à la solidité. Le châtelet avec ses deux tourelles encorbellées ([fig. 70]); la Perrine avec son crénelage, ses mâchicoulis et son arcature à lancettes, voilà bien des chefs-d’œuvre enfantés par le génie du moyen âge, à cette époque où la décadence de l’art n’est pas commencée. Dans les premiers âges l’inspiration de l’architecte n’est pas toujours bien servie par l’habileté de l’ouvrier; plus tard la profusion des ornements et la richesse des sculptures nuiront à la grandeur et à la beauté de l’ensemble; mais ici

Ed. Corrover del L. Gaucherel

Fig. 70.—Le Châtelet, entrée de l’abbaye.