comme au treizième siècle tout s’harmonise avec grâce; l’exécution est en rapport avec le dessin et le fini des détails ne fait pas disparaître les grandes lignes du plan. Au point de vue de la défense militaire, le châtelet précédé de sa barbacane est admirablement disposé pour déjouer toutes les ruses et toutes les attaques de l’ennemi.

Tant de travaux auraient suffi pour absorber une longue existence; cependant la réputation de Pierre le Roy franchit les limites de son cloître et son influence extérieure s’étendit au loin en France, en Angleterre, en Hongrie, en Espagne et en Italie. De son côté, le sanctuaire de l’Archange ne cessait de recevoir la visite d’un grand nombre de pèlerins qui ne se laissaient intimider ni par les menaces des Anglais, ni par les fatigues d’un voyage long et difficile. Le roi de France, Charles VI, dit le Bien-Aimé, vint lui-même placer sa couronne et ses États sous la protection de saint Michel. Déjà le pieux monarque avait donné plusieurs preuves de sa confiance envers le prince de la milice céleste; à trois reprises différentes: en 1386, 1387 et 1388, il renouvela les ordonnances de ses prédécesseurs et confirma les privilèges de l’abbaye; il défendit sous des peines encore plus rigoureuses l’entrée du château avec des armes: cette permission, aux termes de ses lettres, ne devait être accordée à personne, sinon à ses oncles et à ses frères. En 1393, il voulut accomplir le pèlerinage du Mont, à l’époque où il éprouvait les premières atteintes de sa longue et cruelle maladie. Il franchit les grèves monté sur un cheval blanc et suivi de plusieurs princes et seigneurs de la cour, parmi lesquels on distinguait «les ducs de Berry et d’Orléans, le Connestable, l’Amirault, les seigneurs de Chastillon et d’Omont.» Une grande foule s’était portée à sa rencontre, et de toutes parts on criait: «Noël! Noël! Bon roi, amende le pays.» L’abbé, revêtu des ornements pontificaux et accompagné de ses moines, reçut l’illustre pèlerin et l’introduisit dans la basilique où des clercs, en aubes blanches, agitaient des encensoirs et chantaient des cantiques de réjouissance.

Charles VI enrichit le trésor d’une parcelle de la vraie croix enchâssée dans un reliquaire d’argent; il confirma tous les privilèges de l’abbaye et maintint Pierre le Roy, «son féal amy,» dans la charge de capitaine; il écouta aussi les plaintes des Montois et les exempta d’une taxe qu’ils payaient sur la vente des médailles, enseignes, coquilles, plombs et cornets de saint Michel. La charte royale nous offre un double

Fig. 71 et 72.—Moule en creux et épreuve du moule. Trouvé au Mont-Saint-Michel par M. Corroyer, en 1876.

intérêt: d’une part, Charles VI dévoile sa bonté paternelle pour ses sujets et sa grande dévotion envers le glorieux Archange: d’un autre côté, les paroles du monarque nous apprennent quelle était alors l’affluence des pèlerins et à quelle industrie se livraient les habitants de la ville. Cette charte portait que Charles par la grâce de Dieu roi de France avait «oye» ou entendu la supplication «des povres gens» qui demeuraient au Mont et s’occupaient à faire et à vendre des «enseignes de Monseigneur sainct Michiel,» des «coquilles et cornez nommez et appelez quiencailleries,» avec d’autres «euvres de plon et estaing jettés en moule,» pour les pèlerins qui venaient au mont Tombe et y affluaient de toutes parts (fig. 71-80). Une telle industrie était peu lucrative, et les suppliants avaient à peine «de quoy vivre,» attendu qu’il ne croissait au Mont ni blé ni rien des autres choses nécessaires pour les besoins de chaque jour; l’eau même leur manquait; de plus ils payaient une forte «imposicion» sur la vente des différents objets ci-dessus mentionnés. Dans une telle extrémité, tous ces marchands étaient «en voye de quitter la ville» et d’aller ailleurs «quérir leur vie;... par quoy le sainct pèlerinage dudit lieu du Mont Sainct-Michiel (pourrait) estre diminué et la dévocion des pèlerins apetissée;» car ceux-ci, «pour l’honneur et la révérence (de) Monseigneur sainct Michiel, (avaient) très grand plaisir» d’acheter les «dites enseignes et autres chos dessus déclairées, pour emporter en leur pays, en l’honneur et remembrance dudit Monseigneur sainct Michiel.» En conséquence les Montois suppliaient humblement Charles le Bien-Aimé de les délivrer des taxes onéreuses qui pesaient sur eux, en mémoire de son «joyeux avénement au Mont-Sainct-Michiel.» Le roi, à cause de sa singulière et spéciale dévotion pour le glorieux Archange, «octroya et accorda» la grâce qui lui était demandée, et exempta les marchands du Mont de payer douze deniers par livre sur la vente des enseignes, coquilles et cornets de saint Michel; de plus, pour rendre son ordonnance «ferme et estable à touzjours,» il y fit apposer son «scel royal.» Ce document, d’une grande valeur pour notre histoire, fut signé au Mont-Saint-Michel, «le quinzième jour de février, l’an de grâce mil-trois-cens quatrevins et treize,» la quatorzième année du règne de Charles VI, en présence des ducs de Berry et d’Orléans, «du Connestable, de l’Amirault, des seigneurs de Chastillon et d’Omont et de plusieurs autres du conseil.»

Quelque temps après, le pieux monarque appela sa fille Michelle, et voulut qu’une porte de Paris reçût le nom du saint Archange. Il serait difficile de comprendre de quelle popularité ce nom jouissait alors dans le monde chrétien. A Constantinople et à Moscou, à Dublin et à Lisbonne, en Italie, en Espagne, en Pologne et en Allemagne, en France surtout le nom de Michel était donné aux personnages de haute naissance comme aux enfants du peuple, aux aînés de famille destinés à la vie militaire et aux cadets qui devaient embrasser la vie ecclésiastique, aux hommes de robe et aux artistes, aux princes et même aux têtes couronnées; on l’attachait non seulement aux églises, aux oratoires et aux autels, mais encore aux montagnes, aux rivières, aux forêts, aux ponts, aux fontaines, aux cités, aux forteresses, aux beffrois, et en particulier aux faubourgs et aux quartiers difficiles à défendre ou plus exposés aux attaques de l’ennemi. Partout l’Archange dominait en souverain.

Charles VI, dans son pèlerinage du Mont-Saint-Michel, sut apprécier les vertus et la science de Pierre le Roy; il lui assigna une rente de 1,000 livres et le fit venir à la cour, où il le choisit pour un de ses principaux conseillers. Dans cette haute position, l’illustre abbé mit sa science au service de la vérité, et usa de son influence pour pacifier l’Église et terminer le grand schisme d’Occident. On le vit tour à tour, dans les chaires de Paris et devant les docteurs de l’Université,

Fig. 73.—Cornet de pèlerin (quinzième siècle).