enseigner le droit canon ou plaider la cause du pape légitime en prêchant l’union de tous les fidèles sous un même pasteur; dans ce but, il fit un sermon remarquable en présence du roi d’Angleterre; il prit pour texte ces paroles des saints livres: «Seigneur, secourez-nous dans la tribulation.» En 1395, l’Université de Paris le députa auprès de Richard II; quatre ans plus tard il partit pour l’Espagne, où il engagea le roi d’Aragon et Pierre de Lune à rentrer sous l’obédience de Boniface IX; il prit une large part à l’assemblée qui se tint à Paris en 1406; au concile de Pise en 1409, il remplit la fonction d’orateur du roi et soutint
Fig. 81.—Sceau et contre-sceau de la sénéchaussée de l’abbaye du Mont-Saint-Michel à la baronnie de Genêts, 1393. Archives nationales.
avec énergie l’élection du pape Alexandre V. En récompense des services qu’il avait rendus au saint-siège, il fut nommé par le souverain pontife référendaire de l’Église romaine; il s’acquittait de cette charge avec distinction, quand la mort vint le surprendre à Bologne, le 14 février 1411, sous le pontificat de Jean XXIII. Il était âgé de soixante et un ans, et gouvernait depuis 1386 l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Pierre le Roy aimait ses religieux comme un père, et sur son lit de mort il leur envoya tous les objets précieux qu’il possédait; mais il ne put leur léguer sa dépouille mortelle. Il fut inhumé à Bologne, dans l’église des dominicains, à côté de deux célèbres docteurs. Ses contemporains le nommèrent «le prélat notable; le clerc par excellence.» Ses écrits sont remarquables pour l’érudition; mais son style est diffus et parfois obscur.
Sous la prélature de Pierre le Roy, le Mont-Saint-Michel exerça dans le monde une influence jusque-là sans égale, et le culte de l’Archange fut peut-être plus populaire que dans les âges précédents; mais à l’intérieur l’abbaye fut moins florissante que sous Robert de Torigni. Depuis que l’abbé ne résidait plus parmi ses religieux, l’amour des hautes études s’affaiblissait un peu et la règle était observée avec moins d’exactitude; non seulement les habitants de la ville étaient pauvres, mais ils ne jouissaient pas d’une sécurité parfaite, et, comme à l’époque de Geoffroy de Servon, ils avaient souvent à se prémunir contre les attaques du dehors. Une lettre écrite alors par Hervé de la Fresnaie, lieutenant d’Ailguebourse, bailli du Cotentin, nous fournit des détails curieux sur cette situation du Mont-Saint-Michel. Les Normands et les Bretons, qui n’avaient jamais vécu en très bonne intelligence, se cherchaient souvent querelle et parfois même se provoquaient au combat. En 1397 ou 1398 l’alarme se répandit parmi les habitants du Mont. Les Bretons allaient assister en grand nombre à la foire qui se tenait tous les ans le jour de Saint-Michel, et ils se proposaient de piller les marchands. Pour prévenir ce désastre, Regnault, vicomte d’Avranches, se rendit au Mont-Saint-Michel avec plusieurs gentilshommes qui étaient des «personnes et gens suffisant,» bien «montez et armez,» selon l’expression d’Hervé de la Fresnaie. La descente des Bretons n’eut pas lieu et aucun des marchands ne fut inquiété. Les dépenses occasionnées par cette expédition s’élevèrent à huit livres tournois. Deux ans plus tard, en 1400, le Mont-Saint-Michel fut exposé à un danger plus sérieux. Les ennemis tentèrent de s’en rendre maîtres à main armée; mais tous leurs efforts échouèrent contre la résistance de la garnison et de quelques chevaliers normands, parmi lesquels se trouvait l’un des plus illustres rejetons de la famille Païen.
Ces guerres continuelles n’étaient pas favorables à la vie du cloître. La règle fut mitigée. Jusque-là les religieux avaient un dortoir commun qui leur servait parfois de salle de travail; mais le prieur, Nicolas de Vandastin, qui était chargé de la direction du monastère pendant l’absence de l’abbé, fit diviser en cellules l’appartement de la Merveille placé au-dessus du réfectoire; il autorisa pareillement l’usage du feu dans les froids d’hiver. Nous devons au même prieur claustral une table des bienfaiteurs pour lesquels on offrait le sacrifice de la messe, et l’état des reliques conservées dans le trésor de l’église; il fit aussi dresser le catalogue des abbayes qui formaient alors avec le Mont-Saint-Michel une union d’étroite fraternité.
Il n’est pas sans intérêt d’étudier le but et la nature de cette vaste association, dont l’Archange était l’un des principaux protecteurs. A l’origine, les religieux n’étaient pas réunis en congrégation sous un même supérieur général; mais chaque abbaye restait indépendante et gardait ordinairement ses membres jusqu’à la mort. Le Mont-Saint-Michel conserva cette indépendance tant qu’il ne fut pas uni à la congrégation de Saint-Maur. Cependant les monastères formaient entre eux des liens de fraternité: «et ce pour deux raisons principales, dit dom Huynes, la première pour estre participant plus spécialement aux prières et bonnes œuvres de plusieurs, la seconde pour obvier aux inconvénients qui peuvent arriver dans les monastères (car le diable tache de gagner en tout lieu quelque chose), par exemple s’il arrivoit que quelque religieux vint à s’entendre mal avec son abbé ou supérieur, à ne le voir de bon œil ou autres choses semblables, ou que réciproquement l’abbé ou le supérieur ne put supporter quelqu’un de ses religieux qu’à regret. Alors si l’abbé le jugeoit à propos, ou si le religieux le demandoit, ou que tous les confrères en fussent d’advis, on envoyoit un tel religieux demeurer à quelqu’un des monastères associez. Ainsy on donnoit à tous le moyen de pratiquer son salut et délivroit-on telles gens de gémir toujours sous l’esclavage d’une obéissance malplaisante.» Quand un abbé visitait les monastères unis, il y recevait les mêmes honneurs que dans sa propre maison, et s’il y rencontrait un religieux sous le poids de quelque peine disciplinaire, il avait le pouvoir de l’absoudre. La mort de chaque membre était annoncée par le son des cloches en tous les monastères de l’association; de plus, on célébrait un service funèbre pour le repos du défunt, et l’on distribuait trente pains en aumône à la même intention. Ainsi, ces hommes qui avaient tout quitté pour servir Dieu, ne formaient plus entre eux qu’une seule et même famille. Cinquante-cinq abbayes étaient unies par ces liens de fraternité au monastère du Mont-Saint-Michel quand Pierre le Roy descendit dans la tombe; et c’est là une nouvelle preuve de l’influence que la cité de l’Archange exerçait à l’extérieur. A son tour le château fort que Nicolas le Vitrier, Geoffroy de Servon, et Pierre le Roy avaient disposé pour une défense héroïque, allait être le théâtre d’une lutte dont le récit mérite d’occuper une place non seulement dans l’histoire de saint Michel, mais aussi dans nos chroniques nationales.
IV.
LE SIÈGE DU MONT-SAINT-MICHEL.
uand le visiteur arrive sur la grève, à deux kilomètres du Mont-Saint-Michel, il aperçoit un mur d’enceinte qui entoure la ville au sud-ouest, au sud et à l’est, pour escalader la pente du rocher et rejoindre au nord-est l’angle de la Merveille. Ce rempart, dont le sommet se termine par des mâchicoulis formés de consoles à trois modillons, est flanqué de plusieurs tours dentelées de créneaux, et présente l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture militaire au moyen âge. La première tour, maintenant isolée du reste des fortifications, est remarquable par ses meurtrières horizontales et sa couronne de mâchicoulis; mais elle manque d’élévation. Elle est appelée la tour Gabrielle, du nom de Gabriel du Puy, qui la fit bâtir au seizième siècle, sous la prélature de Jean le Veneur. A côté, dans la direction du sud, était l’ancienne tour des Pêcheurs, qui protégeait l’entrée des «Fanils.» De cette tour jusqu’à la porte principale, le rocher seul offre un obstacle infranchissable; cependant sa cime est bordée d’un mur crénelé dont l’angle sud-ouest est défendu par une échauguette ou tourelle encorbellée. Viennent ensuite la porte du Roi avec sa barbacane, sa herse et ses créneaux; la tour du Roi et la tourelle du Guet; l’Arcade surmontée de son toit conique; la tour de la Liberté, qui nous rappelle la catastrophe de la révolution; la tour Basse, dont le sommet n’atteint pas le niveau du rempart; la tour de la Reine, nommée aussi Demi-Lune, et le polygone que les Montois appellent la tour Boucle, à cause des anneaux de fer qui servaient autrefois pour amarrer les bateaux. En suivant le caprice du rocher, on arrive à cette tour élégante et fière appelée la tour du Nord; plus loin, au coude du rempart, existe une tourelle encorbellée qui devait servir de guérite; enfin la tour Claudine unit le mur d’enceinte à la Merveille. Au nord et à l’ouest, les fortes murailles de l’abbaye, la tourelle de la Fontaine Saint-Aubert et le mur qui l’unissait au château, les constructions de Roger et de Robert de Torigni, la mobilité des grèves et l’escarpement du rocher rendaient les abords du Mont inaccessibles. Des poternes habilement pratiquées dans les remparts permettaient des sorties contre les assaillants, et facilitaient l’approvisionnement de la place.