Le touriste s’arrête pour admirer la hardiesse et la force de ces remparts; le guerrier s’étonne à la vue de cette prodigieuse agglomération de tours, de bastions, de murailles et de donjons; l’archéologue examine en détail avec une légitime curiosité ces meurtrières et ces mâchicoulis qui nous révèlent l’un des plus beaux âges de notre architecture militaire; l’historien lit sur ces vieux murs rembrunis par le temps l’une des pages les plus glorieuses et les plus émouvantes des grandes luttes du quinzième siècle. Le Mont-Saint-Michel fut à cette époque l’un des principaux boulevards de la France. Non seulement le drapeau de l’étranger ne flotta jamais dans la cité de l’Archange, mais les illustres défenseurs de la citadelle remportèrent sur les Anglais des avantages signalés; après avoir repoussé tous leurs assauts, ils les attaquèrent dans leurs retranchements, et leur firent éprouver plus d’une fois des pertes sensibles. La plupart de ces faits d’armes se rapportent aux années qui précèdent la mission providentielle de Jeanne d’Arc. L’héroïne elle-même connut les ordres du ciel par l’entremise de l’Archange, qui la guida au milieu des dangers et la fit triompher de tous les obstacles. En un mot, pendant que saint Michel préparait Jeanne d’Arc à sauver la France, il transformait son sanctuaire en citadelle inexpugnable, dont les défenseurs opposèrent la première résistance sérieuse aux envahissements de l’ennemi. Cette période est à la fois la plus glorieuse pour l’histoire du Mont-Saint-Michel et la plus importante pour le culte de l’Archange; elle embrasse trente-trois ans, de 1417 à 1450.

Robert Jolivet, natif de Montpinchon, au diocèse de Coutances, avait succédé à Pierre le Roy comme abbé et capitaine du Mont-Saint-Michel. Les circonstances avaient favorisé son élection; car, ayant accompagné son prédécesseur à Pisé et à Bologne, il était revenu dans son monastère muni des lettres qu’il avait obtenues du souverain pontife, et chargé des objets précieux que Pierre le Roy avait légués en

Fig. 82.—Remparts du quinzième siècle. Face des poternes de l’est.

mourant à l’abbaye du Mont. Cependant d’autres titres le recommandaient aux suffrages des bénédictins. Il joignait à une science assez étendue de l’habileté dans le maniement des affaires; malgré son amour du faste et l’inconstance de son caractère, il aimait son moutier, et paraissait disposé à tout entreprendre soit pour sauvegarder les intérêts des religieux, soit pour conserver le Mont dans l’obéissance au roi légitime. Pendant les premiers mois de sa prélature, il se montra plein de zèle. Après avoir obtenu du pape Jean XXIII et du roi Charles VI la confirmation de tous les droits dont jouissait son prédécesseur, il sollicita pour lui-même de nouveaux privilèges, qui lui furent accordés. Mais il ne sut pas apprécier les avantages du cloître, et, pour étudier le droit ecclésiastique, il séjourna longtemps à Paris, dans un manoir qu’il avait acheté des génovéfains. Il eut pour maîtres deux célèbres professeurs, Simon, abbé de Jumièges, et Jean Crépon, docteur «en la faculté de décrets.» Les autres religieux du Mont-Saint-Michel s’adonnèrent aussi à la culture des sciences, autant que les circonstances

Fig. 83.—Sceau de Robert Jolivet. Archives nationales.

pouvaient le permettre; le monastère fit même l’acquisition d’un collège à Caen pour les bénédictins qui suivaient dans cette ville les cours de la faculté et s’y livraient à l’étude des arts.

Bientôt des bruits alarmants vinrent arracher Robert à ses occupations favorites, et le contraignirent de rentrer dans son abbaye. Henri V profitant des troubles qui agitaient la France à l’occasion de la lutte des Armagnacs et des Bourguignons, avait jeté sur notre territoire une armée formidable pour s’emparer des provinces que Charles V avait reprises aux Anglais. Le 25 octobre 1415, les défenseurs de la royauté et de l’indépendance nationale avaient été taillés en pièces à la journée d’Azincourt, et de là une nuée d’ennemis s’étaient abbattus sur les villes et les campagnes. La basse Normandie fut conquise de nouveau et livrée à toutes les horreurs de la guerre; seul le Mont-Saint-Michel ne connut point la domination étrangère. Pendant la première occupation, les gardiens avaient exercé une grande vigilance pour prévenir les surprises des Anglais. D’après un ancien manuscrit, chaque matin les moines récitaient les vigiles des morts, les psaumes de la