Tel est le résultat de cette lutte, où brille à la fois tout ce que la bravoure a de plus héroïque, le dévouement de plus sublime, le patriotisme de plus pur et de plus généreux. Cent dix-neuf chevaliers, l’élite de la noblesse et la fleur de la distinction, s’enferment dans le château avec le brave d’Estouteville, Nicolas Paynel, une poignée de soldats et une quarantaine de moines bénédictins; sur leurs écussons brillent les emblèmes de la foi, de l’innocence, de la force et de la pureté, du courage, de la beauté et de l’espérance, du deuil et de la tristesse; leur devise à tous est de mourir pour la patrie malheureuse. Dieu, qui les réservait pour d’autres combats, leur donna la victoire. Les Anglais, vaincus, humiliés, renoncèrent pour quelque temps à lutter contre des hommes que l’Archange semblait couvrir de sa puissante protection. Ils avaient dépensé pour la prise du Mont, ou plutôt, selon l’expression d’un annaliste, ils avaient «jettez par les fenestre, cent quatre-vingt-onze mille quatre cent trois livres et quinze sols tournois.»

Les cent-dix-neuf chevaliers qui s’étaient immortalisés sous la conduite de leur capitaine Louis d’Estouteville, firent graver leurs noms et leurs armoiries sur les murs de l’église, dans la chapelle du trésor; et bientôt après, comme le Mont jouissait d’un moment de trêve, un certain nombre d’entre eux, en particulier Thomas de la Paluelle, se joignirent à l’armée de Jeanne d’Arc pour partager ses périls et ses victoires. Dix hommes d’armes et vingt-huit archers à morte-paie, restaient au Mont-Saint-Michel sous la conduite de leur capitaine, le sieur «du Bouchaige». (Achiv. nat., c. k. 83, n. 19.)»

V.
SAINT MICHEL ET JEANNE D’ARC.

e culte de saint Michel a toujours exercé une influence sociale dans le monde chrétien, surtout en France; mais cette influence fut plus sensible à l’époque de Jeanne d’Arc. Un écrivain moderne, célèbre par son impiété, avoue lui-même que l’épisode de Jeanne est inexplicable sans l’intervention de cet esprit céleste qu’elle appelle son Archange. Saint Michel prépara l’humble et modeste vierge de Domremy à sa sublime et difficile mission; quand l’heure solennelle fut arrivée, il lui fit connaître les desseins du ciel sur la France malheureuse; il la conduisit au milieu des combats, et, au moment suprême, il recueillit sa belle âme pour la présenter au tribunal de Dieu.

Fig. 91.—Angelot d’or de Henry VI, frappé à Rouen à partir de 1427.

Les Anglais, comprenant cette action mystérieuse de l’Archange sur l’esprit de Jeanne d’Arc et d’un grand nombre de Français, voulurent en paralyser les effets. En plusieurs endroits, ils s’efforcèrent de remplacer le culte du prince de la milice céleste par celui de saint Georges, leur patron; ailleurs ils essayèrent de se rendre l’Archange propice en lui érigeant des temples et des autels; leurs souverains firent frapper des pièces d’or et d’argent à l’effigie de saint Michel ([fig. 91]), dont ils se montrèrent les dévots serviteurs, à l’exemple de nos rois; mais l’Ange tutélaire de la France ne devait pas favoriser des ennemis qui ravageaient notre territoire depuis un siècle, le couvraient de ruines et l’arrosaient de sang.

Le signal de la délivrance fut donné au Mont-St-Michel. Les défenseurs de la place reconnurent qu’ils avaient triomphé par «l’ayde de Dieu et de Monseigneur sainct Michel, prince des chevaliers du ciel,» et le succès de leurs armes fut le prélude d’une série de victoires dont la France s’est toujours crue redevable à la protection du belliqueux Archange. Par une coïncidence d’ailleurs bien remarquable, pendant que d’Estouteville, à la tête d’une poignée de braves, battait l’ennemi sur les bords de l’Océan, le prince de la milice céleste apparaissait dans la vallée de la Meuse à Jeanne d’Arc, notre libératrice. Un jour il lui dit d’une voix pleine de douceur: «Jeanne, sois bonne et sage enfant; va souvent à l’église.» Lorsque la petite bergère vit pour la première fois cet ange au visage resplendissant et aux grandes ailes déployées, «elle eut grand paour,» et, dans sa frayeur, «elle voua sa virginité tant qu’il plairait à Dieu.» Mais bientôt la présence de saint Michel ne l’effraya plus: «Quand elle le voyait, luy estoit advis qu’elle n’estoit pas en peschié mortel.» Un jour, elle l’aperçut entouré d’une troupe d’anges dont la beauté la saisit d’admiration: «Je les ai vus des yeux de mon corps aussi bien que je vous vois, disait-elle plus tard à ses juges; et lorsqu’ils s’en allaient de moi, je pleurais, et j’aurais bien voulu qu’ils me prissent avec eux.» Dans ces premières apparitions, de 1425 à 1428, l’Archange lui montrait «la grande pitié qui était au royaume de France,» sans lui découvrir ouvertement les desseins de Dieu sur son peuple infortuné; cependant il lui disait déjà qu’elle quitterait un jour sa mère, ses jeunes amies, sa chère vallée, et qu’elle irait au secours du roi; puis, pour la guider, il lui envoya sainte Catherine et sainte Marguerite. Fidèle à la voix de son ange, la petite Jeanne se donna tout entière à Dieu et lui voua sa virginité.

L’heure était arrivée. En 1428, Jeanne vit l’Archange sous la forme d’un guerrier: «il avait des ailes aux épaules, mais pas de couronne sur la tête;» il prononça ces mots d’une voix forte: «Lève-toi, et va au secours du roi de France, et tu lui rendras son royaume.»—«Messire, répondit Jeanne, je ne suis qu’une pauvre fille; je ne sais chevaucher, ni conduire des hommes d’armes.» Saint Michel répliqua: «Tu iras trouver messire Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, et il te baillera des gens que tu conduiras au Dauphin.» Jeanne d’Arc, la plus simple et la plus timide des jeunes filles, obéit aux ordres de l’Archange; elle quitta sa famille et tout ce qu’elle avait de cher au monde, alla trouver le sire de Baudricourt, partit de Vaucouleurs et se présenta devant le Dauphin qu’elle reconnut, grâce à l’assistance