L’année même de son arrivée au Mont-Saint-Michel, le brave capitaine remporta un avantage signalé; il fit une sortie avec ses chevaliers, attaqua l’ennemi et lui causa de grandes pertes. Dom Huynes raconte ainsi cette nouvelle victoire: «Un jour (les Anglois) laissèrent tous leurs carcasses sur les grèves. Car ceux de ce Mont s’estant résolus de les poursuivre et charger à toute outrance, ils le firent si brusquement et courageusement, l’an mil quatre cent vingt-cinq vers la Toussaincts, qu’ils les laissèrent presque tous occis et estendus sur les grèves. Ce qui fachoit grandement tous les autres Anglois qui maudissoient tous ceux de ce Mont, tandis que le roy de France les benissoit.»
En effet, Charles VII, touché du noble dévouement des «humbles religieux
Fig. 89.—Sceau de Louis d’Estouteville, sire d’Aussebosc et de Mozon, capitaine du Mont, 1425. Archives nationales.
et honnestes hommes de son moustier du Mont-Saint-Michel,» leur écrivit au mois de décembre 1425 pour les féliciter d’avoir loyalement gardé et tenu «en l’obeyssance et seigneurie de France» cette place qui était sous la protection «du benoist archange, Monsieur saint Michel.» Le monarque, voulant aussi donner une nouvelle preuve de sa «parfaicte dévotion et singulière fiance,» envers le saint Archange et son église du Mont, accorda des faveurs signalées aux religieux bénédictins. Ceux-ci, encouragés par les paroles du roi et par leur dernier succès, engagèrent après leur argenterie, les croix, les calices, les chapes, les mitres, les crosses et les autres ornements d’église pour «sustenter les chefs et les soldats de la forteresse.» Mais les secours qu’ils se procurèrent furent bientôt épuisés. Que faire alors? Le château manquait de provisions, et les richesses du monastère étaient engagées ou vendues. Les religieux avaient le droit de prélever une taxe sur le Mont et certaines villes de Normandie; mais dans les circonstances, un tel droit était illusoire, à cause de la pénurie générale et de l’occupation anglaise; la France, d’ailleurs, était privée de ressources et ne pouvait venir en aide aux défenseurs du Mont-Saint-Michel. Dans cette extrémité, Charles VII accorda aux religieux un privilège exceptionnel: il leur permit en 1426 de «battre toute sorte de monnoye qui eust cours par toute sa domination. D’après les témoignages les plus compétents, la pièce que M. Corroyer publie à l’appui de
Fig. 90.—Mouton d’or, frappé au Mont-Saint-Michel pendant le règne de Charles VII.
notre texte, a été frappée au Mont-Saint-Michel sous le gouvernement de Louis d’Estouteville; c’est un mouton d’or ([fig. 90]), portant sur la face un agneau nimbé avec une bannière surmontée d’une croisette, et présentant sur le revers une croix fleuronnée, anglée de quatre fleurs de lys (M. Corroyer, Revue archéol.).
La détresse n’était pas moins grande dans les villes et les campagnes soumises à l’étranger. D’un côté, des impôts onéreux ruinaient les populations; ainsi, en 1426, la vicomté d’Avranches dut payer sept cent cinquante livres dix sous tournois, pour sa quote-part du subside accordé au roi d’Angleterre par les États de Normandie; d’un autre côté, des bandes nombreuses ravageaient le pays, et Henri VI fut obligé d’envoyer des gens de guerre pour protéger les marchands et veiller à la sûreté générale (Arch. nat., k. 62, n. II¹⁴ et c. k. 62, n. 29 et 29 bis).
Comme le siège du Mont-Saint-Michel n’était plus poussé avec la même vigueur depuis la dernière victoire de la garnison, Louis d’Estouteville, à l’exemple du comte d’Aumale, fit de fréquentes sorties avec ses chevaliers. A cette époque le château de Pontorson tomba au pouvoir des Français. La nouvelle de ce succès alarma Henri VI, et, le 11 janvier 1427, ce monarque ordonna de prendre les mesures nécessaires pour commencer immédiatement le siège de Pontorson et le pousser avec vigueur (Arch. nat., c. k. 62, n. 32).