Fig. 88.—Armoiries de Raoul de Mons, un des défenseurs du château du Mont-Saint-Michel. Données par M. Rodolphe de Mons. 1420-1434.

de l’année 1423, le commandant de la place put communiquer avec le grand maître de l’artillerie, et recevoir des munitions de guerre. Il obtint en particulier, «sept-vingts livres de salpêtre fin, soixante livres de soufre, un millier de traits communs, et cinquante pelotons de fil d’arbalète.» Ce secours arrivait à propos; car, à la fin d’octobre de la même année, une armée nombreuse serra de près le blocus par terre et par mer, et isola les assiégés de toutes communications extérieures. Le roi d’Angleterre avait donné la baronie d’Ardevon à Jean Swinfort, à la condition qu’il construirait une bastille sur le rivage; la garde en fut confiée à Nicolas Bourdet, capitaine habile et courageux; en même temps, les autres redoutes furent garnies de soldats, et des vaisseaux légers mouillèrent dans la baie du Mont-Saint-Michel: «tellement, dit dom Huynes, qu’on ne pouvoit entrer» en ce mont, ni en sortir, «ny moins l’avitailler.» Les Anglais, après avoir épuisé tour à tour les promesses et les menaces pour se faire ouvrir les portes de la ville, se préparaient à un assaut général, quand tout à coup la flotte de Jean V, duc de Bretagne, apparut dans la baie du Mont-Saint-Michel; elle portait le cardinal Guillaume de Montfort, évêque de Saint-Malo, l’amiral de Beaufort, les sieurs de Montauban et de Coëtquin, avec l’élite de la noblesse. La lutte s’engage aussitôt. Les Bretons cramponnent les vaisseaux anglais, abordent l’ennemi la hache à la main, et font des prodiges de valeur. Parmi les bâtiments les uns coulent à fond, les autres s’enfoncent dans les sables ou gagnent la haute mer. La victoire fut complète, et le Mont put se ravitailler par mer. L’armée de terre, effrayée à la vue des Bretons, prit la fuite, et alla chercher un abri derrière ses redoutes; mais le brave Jean de la Haye, baron de Coulonces, accourut du Maine, se précipita sur les Anglais pendant que les assiégés faisaient une vigoureuse sortie, en tua plus de deux cents, et fit un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait Nicolas Bourdet, gouverneur de la bastille d’Ardevon. Cette nouvelle victoire permit à la garnison de recevoir par terre de nouveaux secours. Du reste, les Anglais, occupés à conquérir d’autres parties de la France, laissèrent quelques mois de trêve à l’abbaye du Mont-Saint-Michel.

Notre étendard flottait victorieux dans la cité de l’Archange; mais partout ailleurs, nos armes étaient humiliées. Bientôt la journée de Verneuil renouvela les désastres de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt. Le comte d’Aumale, qui avait quitté le Mont afin de voler au secours de l’armée française, fut trouvé parmi les morts. Charles VII nomma pour le remplacer Jean d’Orléans, qui vingt-cinq ans plus tard expulsa de la Normandie le dernier des Anglais; ce fameux capitaine, resté célèbre dans nos annales sous le nom de Dunois, porta comme Jean d’Harcourt le titre de comte de Mortain, que le roi d’Angleterre donnait aussi comme récompense à ses plus dévoués partisans. Par malheur, Dunois ne put à l’exemple de son prédécesseur se rendre en personne au Mont-Saint-Michel; retenu auprès de Charles VII, il chargea son lieutenant, messire Nicolas Paynel, de veiller à la garde du château, tout en respectant les droits et privilèges des bénédictins. Les ennemis profitèrent de cette circonstance et de leurs succès dans le reste du royaume pour tenter encore la prise du mont Tombe. Ils

SAINT-MICHEL TERRASSANT LE DÉMON.

et

Vue du Mont-Saint-Michel au commencement du XVᵉ. siècle.

Miniature du Livre d’heures de Pierre II, duc de Bretagne, ms. du XVᵉ. siècle, nº 1159 à la Bibl. Nat. de Paris

voulaient à tout prix se rendre maîtres de la ville, et passer les habitants au fil de l’épée. Le 12 septembre 1424, ils commencèrent un blocus complet qui dura jusqu’au milieu de l’année suivante; ce blocus, plus long et plus rigoureux que les autres, fut en partie dirigé par Robert Jolivet lui-même, comme l’atteste une lettre conservée aux Archives nationales. Dans cette lettre écrite à Coutances, le 12 mai 1425, Robert prend les titres d’humble abbé du Mont-Saint-Michel au péril de la mer, de conseiller du roy, son sire, et de commissaire au pays de la basse Marche de Normandie pour le recouvrement de la place du Mont-Saint-Michel. Il mande à son bien-aimé Pierre Sureau, receveur général, que les ennemis et adversaires du roi ayant pris messire Nicolas Bourdet, bailli du Cotentin et capitaine de la bastille d’Ardevon, chargé de tenir par terre le siège du mont Tombe, «Jehan Olivan et James Days escuyers» l’ont remplacé dans cette dernière charge. Mais, comme ils manquent des ressources nécessaires pour acquitter les gages des hommes d’armes qui sont sous leur commandement, Pierre Sureau reçoit ordre de payer immédiatement cette solde, à cause des inconvénients graves qui pourraient résulter du moindre retard. (Arch. nat., c. k. 62, n. 18-².) Indignés de voir Robert entretenir une troupe de mercenaires aux portes de leur abbaye pour en faire le siège, les religieux bénédictins et les chevaliers normands s’affermirent plus que jamais dans leur résolution de s’ensevelir sous les ruines de la place, plutôt que de trahir la cause du roi. Charles VII, de son côté, voyant que la présence d’un capitaine habile était nécessaire au Mont-Saint-Michel, remplaça en 1425 Jean d’Orléans par Louis d’Estouteville, dont le père s’était immortalisé pendant le siège d’Harfleur, et qui avait sacrifié lui-même ses riches domaines pour rester fidèle à sa patrie. De concert avec Jean Gonault, d’Estouteville prit plusieurs mesures afin d’assurer la défense de la place. Les fortifications de la ville furent complétées; on fit transporter ailleurs les prisonniers de guerre, et l’entrée de la place fut interdite aux femmes, aux enfants et à toutes les bouches inutiles.