Fig. 87.—Sceau de Jean d’Harcourt, comte d’Aumale, capitaine du Mont-Saint-Michel en 1420. Archives nationales.

seule ville de tout l’Avranchin où flottait encore la bannière de la France; dès 1420, peu de temps après le départ de Robert, il choisit pour commander la garnison du château un brave capitaine, Jean d’Harcourt, comte d’Aumale ([fig. 87]). Cette nomination ne portait aucune atteinte aux droits et aux privilèges de l’abbaye, comme l’attestent les lettres patentes du dauphin en date du 7 mai et du 21 juin 1420: Charles y déclare que ses «bien amez» les religieux du Mont-Saint-Michel ont «tousjours loyalement» gardé leur abbaye «en vraye obeyssance» du roi son seigneur et père; qu’il leur envoie son «très chier cousin Jehan de Harcourt,» au moment où les Anglais sont descendus «à grand effort et à toute puissance au pays de Normandie,» et «se sont mis en peine par plusieurs manières» d’occuper «la seigneurie de la place et ville du Mont-Sainct-Michiel.» Il ajoute que, la guerre terminée, le capitaine ne sera jamais choisi sans le consentement des bénédictins dont tous les «droicts, franchises et libertés, possessions et saisines» sont et seront fidèlement respectés. En particulier, les moines ne doivent pas être «empeschiez de dire leur service pour laquelle chose l’abbaye a été faicte par révélation de l’ange sainct Michiel à Monsieur sainct Aubert.» Cette prière perpétuelle allait contribuer plus efficacement au salut de la France que la bravoure des chevaliers. La sollicitude du prince ne s’en tint pas là; Charles écrivit à Rome et obtint du pape des indulgences nombreuses pour exciter la piété et la charité des fidèles. Lui-même, à l’exemple de son auguste père, voulut que le sacrifice de la messe fût offert à son intention dans la basilique de l’Archange; pour obtenir cette faveur, il donna aux moines une somme de 120 livres qui lui était due sur Saint-Jean-le-Thomas. D’après un document très curieux publié à la suite de la Chronique de Charles VII, ce prince encourageait les enfants à entreprendre le pèlerinage du Mont, afin de prier l’Archange pour la paix et le triomphe de la France. Il est dit dans cet ouvrage qu’une somme de 16 sous d’argent fut donnée en 1421 par «Monseigneur le régent aux galopins de la cuisine, pour aller au Mont-Saint-Michel au temps de karesme.» Le dicton de Charles prouve d’ailleurs sa grande dévotion envers le chef de la milice céleste; il avait coutume de dire: «Fugat Angelus Anglos,» l’Ange met les Anglais en fuite:

«L’ange vous bat, que tardez-vous, Anglois?
«Fuyez bien loin des murs orléanois.»

Les pèlerinages au sanctuaire de saint Michel à une époque où l’Avranchin était occupé par l’ennemi ne s’expliqueraient pas, si l’on ne connaissait la législation du moyen age. Dans ces siècles de foi, les pèlerins n’étaient pas soumis aux lois de la guerre, et ils pouvaient librement visiter les églises où leur dévotion les attirait. Cependant le siège du Mont-Saint-Michel, surtout quand il fut pressé avec plus de vigueur, ralentit beaucoup, parfois même interrompit le cours des manifestations religieuses.

Arrivé au Mont, le capitaine organisa la défense avec Jean Gonault, fit une proclamation pour engager à la résistance, et alla guerroyer contre les Anglais. Il laissait pour garder la place Olivier de Manny et deux autres chevaliers bannerets, sept chevaliers bacheliers, vingt-deux archers et la garnison soldée par les moines.

L’année qui suivit l’arrivée de Jean d’Harcourt fut signalée par un désastre. Un incendie renversa le chœur de l’église bâti au onzième siècle, et causa de grands ravages dans le monastère. L’invincible courage des moines et des soldats ne fut point ébranlé; tous aimaient mieux mourir que courber le front sous le joug de l’ennemi. Cependant le péril devenait de plus en plus menaçant. Paris était en proie aux horreurs de la guerre civile; des factions se divisaient le royaume; la ville de Rouen avait capitulé après une héroïque défense; des armées nombreuses parcouraient les campagnes et les couvraient de ruines; Charles VI était descendu dans la tombe, et son fils, relégué dans le Velay, trouvait à peine quelques sujets fidèles, pendant que le roi d’Angleterre, Henri de Lancastre, se faisait acclamer dans les murs de la capitale.

Les Anglais, irrités de la résistance que leur opposaient en Normandie de faibles moines et une poignée de soldats à peine armés, résolurent de s’emparer à tout prix du Mont-Saint-Michel. Des fortins appelés bastides furent élevés dans les environs, et Tombelaine reçut des renforts importants. Le moment de tenter un assaut général n’était pas arrivé; mais, d’après quelques historiens, il y eut plusieurs engagements partiels de 1420 à 1424. Les défenseurs du château faisaient des sorties, soit pour ravitailler la place, soit pour attaquer les postes voisins. Souvent ils se jetaient à l’improviste sur les campagnes voisines, allaient attaquer les ennemis auxquels le roi d’Angleterre avait distribué leurs propres domaines, et revenaient chargés d’un riche butin. Jean Guiton surtout se distinguait dans ces sortes de rencontres, et Charles VII dit plus tard en parlant de lui, qu’il avait fait «plusieurs destrousses, pilleries, raençonnemens et batteries.» Par malheur, il est difficile de citer des documents sérieux à l’appui de tous ces faits; mais il est certain que Guillaume de Natrail, Raoul de Mons, Jean de Sainte-Marie et Richard de Clinchamps s’étaient déjà retirés au Mont-Saint-Michel avec plusieurs autres gentilshommes et comptaient parmi ses plus braves défenseurs.

Les ressources matérielles commençant à manquer, les moines engagèrent l’argenterie du monastère à Dinan et à Saint-Malo. Au printemps