Les Anglais perdirent plus de deux mille hommes dans ces derniers assauts et laissèrent de précieuses dépouilles aux mains des Français. Parmi les souvenirs de cette lutte à jamais mémorable, le Mont-Saint-Michel possède encore deux énormes bombardes appelées les Michelettes et dont l’une est chargée d’un boulet de pierre ([fig. 93]). Les vainqueurs et les vaincus attribuèrent l’issue du combat à l’intervention «de la Vierge, au glorieux Archange saint Michel, prince de la milice céleste, et à saint Aubert, l’honneur et la gloire des prélats.» Les soldats anglais dirent qu’ils avaient aperçu dans les airs à la tête des assiégés, saint Michel armé d’un glaive étincelant, et lorsque le roi Charles VII envoya le comte de Dunois complimenter d’Estouteville et ses chevaliers, il fit déposer un ex-voto dans la basilique du Mont. A la même époque l’image de l’Archange brillait sur nos étendards avec ces deux devises: «Voici que saint Michel, l’un des princes de la milice céleste, est venu à mon secours.» «Saint Michel est mon seul défenseur, au milieu des dangers qui m’environnent.» Le salut de la France était assuré grâce à la protection de l’Archange, et les premiers instruments dont le ciel se servit pour arracher nos provinces à la domination étrangère, furent les moines et les chevaliers du Mont-Saint-Michel avec l’humble vierge de Domremy.
Cependant, les Anglais ne renoncèrent pas encore au projet de s’emparer du mont Tombe; ils réparèrent et armèrent la bastille d’Ardevon, non pour «revenir chercher des coquilles..... et en achepter à meilleur marché,» dit dom Huynes; mais afin de continuer le blocus par terre. Thomas Scales occupa aussi le roc de Lihou, à Granville, le fortifia et y établit une garnison. En même temps, un officier habile, le duc de Sommerset était capitaine et gouverneur du fort de Tombelaine. D’un autre côté, la situation matérielle du Mont-Saint-Michel était toujours précaire; les sacrifices que les bénédictins s’étaient imposés pendant la durée du siège avaient ruiné l’abbaye; dans le désastre de 1421, le chœur de la basilique s’était écroulé, et l’incendie de 1433 avait réduit en cendre un partie de la ville. Le premier soin du prieur, Jean Gonault, fut de procurer des ressources au monastère; dans ce but, dit dom Huynes, il «eut recours au concile de Basle, se plaignant que l’abbé Robert jouissoit des biens de cette abbaye et y laissoit aller tout en ruine, et obtint une bulle de ce concile pour contraindre cet abbé. Mais, c’estoit perdre du parchemin et de l’encre, car le roy d’Angleterre qui occupoit toute la Normandie et qui permettoit à l’abbé Robert de jouir des biens de son monastère ne luy eut permis d’y apporter du secours, ce Mont seul en tout ce pays résistant à ses commandements.» Jean Gonault fut plus heureux auprès du roi de France. Charles VII s’empressa de lui venir en aide; il exempta l’abbaye de toutes redevances et rendit une dizaine de chartes en faveur des religieux. Catherine de Thienville, le duc de Bretagne François Iᵉʳ, avec un grand nombre de seigneurs, imitèrent la générosité du roi; grâce à leurs pieuses largesses et aux rançons des prisonniers, Jean Gonault put relever une partie des ruines et entretenir une garnison dans le château.
Les chevaliers de Louis d’Estouteville, non contents d’avoir défendu le Mont-Saint-Michel au péril de leur vie, prirent l’offensive contre les
Fig. 93—Bombardes prises sur les Anglais.
Anglais. Dans une sortie, ils incendièrent le manoir de Thomas d’Argouges qui avait cédé le rocher de Lihou à Thomas Scales; bientôt après, ils s’introduisirent dans la place de Granville et en chassèrent la garnison qui alla chercher un asile à Gavray. Le 18 février 1442, Henri VI, roi d’Angleterre, établit dans les bailliages de Caen et du Cotentin un receveur chargé de percevoir les subsides accordés par les états de Normandie pour l’entretien d’une armée devant Dieppe et la prise de Granville, récemment occupée par les chevaliers du Mont-Saint-Michel; mais la forteresse de Lihou devait rester au pouvoir des Français, malgré les efforts de l’ennemi (Arch. nat., c. k. 67, n. 20 et 20²).
Quelques années après ce glorieux fait d’armes, le 17 juillet 1444, Robert Jolivet mourut à Rouen et reçut la sépulture dans l’église Saint-Michel-du-Vieux-Marché qui dépendait de son monastère. Jean Gonault fut choisi pour lui succéder; mais le souverain Pontife, à la prière de Charles VII, nomma le cardinal Guillaume d’Estouteville abbé commendataire du Mont-Saint-Michel. Gonault se soumit aux ordres du pape, et, deux ans après son élection, il déposa la crosse et la mitre pour vivre en simple religieux. A sa mort, il fut inhumé dans la basilique où reposaient déjà plusieurs personnages célèbres par leur science et leur vertu. Le cardinal Guillaume d’Estouteville était frère du brave chevalier qui gouvernait le Mont depuis 1425. Les brillantes qualités de son esprit, son savoir profond et sa haute naissance lui méritèrent l’estime et la faveur du roi de France et du souverain Pontife; il fut appelé le soutien et la gloire de la sainte Église romaine. Tous ces titres le recommandaient au respect et à la soumission des bénédictins; cependant une élection faite en des circonstances semblables devait leur inspirer des craintes sérieuses pour l’avenir. D’après la pragmatique-sanction de Bourges, promulguée en 1438, le Mont-Saint-Michel n’était pas soumis au régime de la commende; mais la nomination que Charles VII venait de faire ratifier par le pape n’était-elle pas un antécédent fâcheux pour l’indépendance et la prospérité du monastère? Cette prévision ne tardera pas à se réaliser.
Pendant les premières années de cette prélature, les Anglais inquiétèrent la garnison du Mont-Saint-Michel, mais ils ne tentèrent aucun engagement sérieux. En 1450 la longue période militaire commencée dès 1417 était terminée. La plupart des défenseurs vivaient encore et pouvaient jouir de leur triomphe; quelques-uns cependant avaient succombé dans la lutte. De ce nombre était le représentant d’une illustre famille, Pierre Michel de la Michellière ([fig. 94]). Enfin les bastilles d’Ardevon et d’Espas avaient été livrées aux flammes, comme pour «donner à conoistre à la postérité, dit un historien, que (les) grandes prétentions (des Anglois) contre le royaume de France et particulièrement contre le Mont-Saint-Michel se resoudoient en fumée;» Tombelaine était au pouvoir des Français; Pontorson, Avranches et toute la contrée jouissaient du bienfait inestimable de la paix après une guerre de plus d’un siècle. Ainsi se réalisa la prophétie de Jeanne d’Arc: «Vous partirez tous, bon gré, mal gré, en votre pays, excepté ceux qui seront enterrés en France.»
Fig. 94.—Armoiries de la famille Michel. Données par le représentant de la branche aînée, M. S. Michel de Monthuchon.