VI.
L’ORDRE MILITAIRE DE SAINT-MICHEL.
endant que la France humiliée subissait le joug d’un vainqueur impitoyable, tous les regards s’étaient tournés vers le Mont-Saint-Michel pour implorer le secours de l’ange des batailles; après l’expulsion des Anglais, les mêmes regards se portèrent de nouveau sur la sainte Montagne pour remercier l’ange de la victoire. L’enthousiasme était universel, et jamais peut-être l’affluence des pèlerins n’avait été plus considérable. Guillaume d’Estouteville favorisa ces pieuses manifestations, en obtenant des faveurs signalées pour ceux qui visiteraient le Mont et contribueraient par leurs aumônes à la restauration de la basilique. «Par ce moyen, dit dom Huynes, comme aussy avec l’ayde du revenu de l’abbaye, on commença à rebastir le haut de l’église,...... non pas comme auparavant, mais si superbement et avec tant d’artifice que si on eut voulu continuer à faire bastir le reste de l’église de mesme façon, on n’en eut pu voir en France une plus belle pour la structure.» En effet, la hardiesse et la force de cet édifice, la majesté de l’ensemble et la perfection des détails, l’élégance et la pureté du style en font l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture du quinzième siècle. La crypte avec ses piliers robustes, ses nervures prismatiques, et ses chapelles rangées autour du rond-point, saisit l’âme d’étonnement et de respect. Le jour y pénètre à peine par l’étroite ouverture des fenêtres trilobées, et vient s’unir à la lumière mystérieuse des lampes qui brûlent autour de l’image de la Vierge, devant laquelle les pèlerins viennent s’agenouiller, unissant comme autrefois le culte de l’Archange à celui de la Mère de Dieu. La partie supérieure, avec ses colonnes élégantes, ses voûtes élancées, ses larges ouvertures et sa forêt de clochetons, rappelle le beau nom de palais des anges que nos pères aimaient à donner au Mont-Saint-Michel. Cet édifice, aux proportions vraiment gigantesques, resta inachevé. Guillaume d’Estouteville, dans sa visite au monastère en 1452, fit cesser les constructions pour travailler à enrichir l’intérieur de la basilique.
A cette époque les pèlerins non seulement de France, mais aussi des autres nations, affluaient sans cesse dans la cité de l’Archange. A leur tête, on vit l’épouse de Charles VII, la reine Marie, et plusieurs princes qui s’étaient illustrés pendant la guerre de cent ans. Pour favoriser cet élan universel, le pape Eugène IV avait accordé une indulgence plénière à ceux qui visiteraient la basilique le jour de la fête de Saint-Michel. En vertu d’un autre privilège concédé par Pie II à Guillaume d’Estouteville et à ses successeurs, deux des prêtres séculiers ou réguliers chargés du pèlerinage pouvaient absoudre de toutes les censures de l’Église.
Il est rapporté que, l’an 1450, François Iᵉʳ, duc de Bretagne, vint au Mont après la prise d’Avranches et de Tombelaine sur les Anglais. Il y séjourna huit jours et dans l’intervalle il fit célébrer un service funèbre pour Gilles, son frère, dont il était peut-être le meurtrier. A la sortie de la ville, un vieux moine accosta, dit-on, le duc de Bretagne et lui prédit que dans quarante jours il paraîtrait au tribunal de Dieu, pour rendre compte du sang de son frère: «Il n’y manqua pas, ajoute un historien, car au bout du terme il mourut.»
L’Allemagne et la Belgique s’ébranlèrent aussi, et, dans le cours des années 1457 et 1458, on vit des bandes d’hommes, de femmes et d’enfants partir des bords du Rhin et s’acheminer bannière en tête vers le sanctuaire de l’Archange. Un auteur contemporain, Jacques du Clercq, nous a laissé une description intéressante de ces manifestations religieuses: «Environ le caresme et après Pasques, l’an 1458, écrit-il dans ses Mémoires, grande multitude d’Alemans et de Brabanssons et d’aultres pays, tant hommes que femmes et enfans en très-grand nombre, par plusieurs fois passèrent par le pays d’Artois, et les pays d’environ, et alloient en pélerinage au Mont-Saint-Micquel, et disoient que c’estoit par miracles que monsieur saint Micquel avoit fait en leur pays: entre aultres choses ils racomptoient que ung homme mourut soudainement en battant son enfant, parce que l’enfant vouloit aller au Mont-Saint-Micquel: ils disoient que monsieur saint Micquel le avoit fait mourir; aulcuns disoient aussy que communément cette volonté leur venoit et ne sçavoient pourquoy sinon que nullement ne pourroient avoir repos, par nuit, qu’ils n’euissent volonté de aller visiter le saint lieu du Mont-Saint-Micquel, et en y passa des milliers par plusieurs fois.» Les savants d’outre-Rhin s’en émurent et plusieurs écrivirent pour empêcher ces «migrations» lointaines et ces pèlerinages entrepris sous la neige, malgré les difficultés de la route et les rigueurs de l’hiver.
Comme toutes les grandes manifestations religieuses, celle-ci fut signalée par des prodiges éclatants. Le 15 octobre, veille de la dédicace du mont Tombe, une femme du diocèse de Rennes fut surprise par la marée et ensevelie sous les flots; mais, disent les annalistes, «il plut au glorieux Arcange saint Michel la prendre sous sa protection et bien que la mer l’environnast de ses ondes de tous costez,» elle n’en fut pas atteinte, et, quand les eaux se furent retirées, un laboureur d’un village voisin «la porta en sa maison, fit allumer un (grand) feu et la mit reschauffer auprès;» peu à peu, «par la charité de ce bon homme,» elle «recouvra ses forces, commença à parler et à raconter ses désastres.» Des hommes dignes de foi, «Thomas Verel, inquisiteur, Jean Naudet, Jean Fouchier et Estienne de la Porte,» docteurs en théologie, ayant examiné ce prodige, n’hésitèrent pas à le classer parmi les miracles sans nombre opérés par l’intercession de l’Archange. Parfois, disait-on, une clarté surnaturelle environnait la cime de la montagne, et saint Michel apparaissait dans les airs sous la forme d’un guerrier. Enfin, comme le rapporte Jacques du Clercq, un homme des environs de Liège fut puni de mort dans les circonstances suivantes: son fils s’était réuni à trois autres petits pèlerins qui venaient au mont Tombe, il courut à sa poursuite et le saisit par les cheveux en disant: «Retourne, au nom du diable.» Cet homme, observe un écrivain, prenait un mauvais «advocat,» car il ne pouvait rien espérer du démon, «l’ennemy de l’Arcange» aux inspirations duquel son fils correspondait. «A peine avait-il proféré les dernières syllabes de ce blasphème exécrable, qu’il tomba roide mort par terre et ne dit oncques depuis un seul mot.» Tous ces signes de la protection de saint Michel entretenaient et augmentaient la confiance des populations; aussi, d’après les anciens chroniqueurs, le nombre des pèlerins était si considérable qu’on ne pouvait pas même compter les enfants qui visitaient chaque année le Mont-Saint-Michel.
En 1462, le successeur de Charles VII, Louis XI, accomplit son premier pèlerinage au sanctuaire de l’Archange; il était environné de toute la pompe royale et fit son entrée dans la ville à la tête d’une brillante escorte; il donna aux religieux six cents écus d’or, et, de retour à Paris, il envoya pour l’église une statue de saint Michel et une chaîne qu’il avait portée pendant son exil. Le même souverain permit «d’ajouter le chef de la maison de France aux armoiries» du monastère. D’après Jean de Troyes, Louis XI fit un autre voyage au Mont-Saint-Michel en 1467: «Et avecques lui fist mener quantité de son artillerie, et si aloient avecques lui grant nombre de ses gens de guerre.» Toutes ces manifestations solennelles nous montrent quelle était après la guerre de cent ans la renommée du pèlerinage national de la France; cependant Louis XI devait ajouter une nouvelle gloire à la cité de l’Archange.
Les ordres militaires du moyen âge avaient eu pour saint Michel une dévotion spéciale; quelques-uns même l’avaient choisi pour chef et protecteur, par exemple, en Portugal. Les chevaliers l’invoquaient sur le champ de bataille, et reconnaissaient en lui l’Archange guerrier; ils aimaient aussi à reposer sous sa garde en attendant l’heure du jugement suprême: ainsi dans les caveaux de Rhodes, l’image de saint Michel est plusieurs fois représentée avec ses attributs de gardien des sépulcres, de conducteur et de peseur des âmes. Depuis longtemps, Louis XI avait résolu, de son côté, d’établir un Ordre de chevalerie pour honorer le patron de la France et perpétuer le souvenir des glorieux événements dont le mont Tombe avait été le théâtre pendant la guerre de cent ans. Il mit son projet à exécution en 1469, au château d’Amboise ([fig. 95]).