Le Mont-Saint-Michel servit pour ainsi dire de berceau à cet ordre fameux dont chaque membre devait être un type de bravoure, un modèle de distinction et un exemple de dévouement. Cette noble origine est clairement indiquée dans les lettres patentes écrites à la date du 1ᵉʳ août 1469; le roi s’exprime en ces termes: «Loys, par la grâce de Dieu roy de France, sçavoir faisons à tous, presens et advenir, que pour la très parfaicte et singulière amour qu’avons au noble Ordre et estat de Chevalerie, dont par ardente affection, désirons l’honneur et augmentation; à ce que selon nostre entier désir, la saincte foy catholique, l’estat de nostre mère saincte Église, et la prospérité la chose publicque, soyent tenuz, gardées et defendues, ainsi qu’il appartient; Nous à la gloire et louenge de Dieu nostre créateur tout puissant et révérence de sa glorieuse Mere, et commémoration et honneur de Monsieur sainct Michel Archange, premier Chevalier, qui pour la querelle de Dieu victorieusement batailla contre le Dragon, ancien ennemy de nature humaine, et le trébucha du ciel; et qui son lieu et oratoire, appelé le Mont Sainct Michel, a tousiours seurement gardé, préservé et défendu, sans estre pris, subjugué ne mis és mains des anciens ennemis de nostre Royaume: et afin que touts les bons, haults et nobles couraiges soyent esmeuz et incitez à œuvres vertueuses, le premier jour du mois d’Aoust, l’an de grace mil quatre cens soixante neuf, et de nostre règne le IX, en nostre Chastel d’Amboyse, avons constitué, créé, prins et ordonné, et par ces présentes constituons, créons, prenons et ordonnons, un Ordre et fraternité de Chevalerie, ou aimable Compagnie de certain nombre de Chevaliers: lequel Ordre nous voulons estre nommé l’Ordre de sainct Michel, en et soubs la forme, condition, statuts, ordonnances, et articles cy après escripts.»

Les premiers statuts, au nombre de soixante-six, renferment des détails intéressants sur la constitution intime de l’ordre militaire de Saint-Michel. Les membres, qui ne devaient pas être plus de trente-six, étaient choisis parmi les «gentilshommes de nom et d’armes, sans reproche,» vaillants, prud’hommes et vertueux. Avant d’être élu, il fallait renoncer à toute dignité semblable; toutefois les empereurs, rois et ducs pouvaient appartenir aux ordres dont ils étaient chefs, avec l’autorisation des souverains de la nouvelle chevalerie, c’est-à-dire de Louis XI et de ses successeurs. Après d’amples informations, le monarque choisit quinze chevaliers, tous hommes de «bons sens, vaillance, preud’hommie et autres grandes et louables vertus;» savoir: Charles, duc de Guyenne, frère du roi, Jean, duc de Bourbonnais et d’Auvergne, cousin du roi, Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol et connétable de France, André de Laval, maréchal de France, Jean, comte de Sancerre, Louis de Beaumont, seigneur de la Forêt et du Plessis-Macé, Jean d’Estouteville, seigneur de Torcy, Louis de Laval, seigneur de Châtillon, Louis de Bourbon, comte de Roussillon,

Fig. 95.—Réception d’un chevalier de l’ordre de Saint-Michel, créé par Louis XI, au château d’Amboise le 1ᵉʳ août 1469. Fac-simile d’une miniature des Statuts de l’Ordre, daté du Plessis-les-Tours, ms. du seizième siècle. Bibl. de M. Ambr. Firmin-Didot.

amiral de France, Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, grand maître d’hôtel de France, Jean d’Armagnac, comte de Comminges, maréchal de France et gouverneur du Dauphiné, Georges de la Trémouille, seigneur de Craon, Gilbert de Chabannes, seigneur de Courton, sénéchal de Guyenne, Louis, seigneur de Crussol, sénéchal de Poitou, et Tanneguy-du-Châtel, gouverneur des pays de Roussillon et de Sardaigne.

Pour notifier à un chevalier son admission dans l’ordre de Saint-Michel, le roi lui envoyait «un collier d’or, fait (de) coquilles lacées l’une avec l’autre, d’un double (lacs), assises sur (chaînettes) ou mailles d’or, au milieu duquel sur un roc (pendait) un imaige d’or de Monsieur sainct Michel,» avec la devise: «Immensi tremor Oceani,» il est la terreur du vaste Océan:

«Pour dompter la terreur des démons et de l’onde,
«Qui nous peut plus ayder que cet Archange au monde!»

Le souverain et les chevaliers de l’Ordre devaient porter ce collier à découvert sur leur poitrine, sous peine de faire dire une messe et de donner une aumône de sept «solz six deniers tournoiz;» cependant, à l’armée, en voyage, dans leurs maisons ou à la chasse, ils pouvaient porter une simple médaille de saint Michel attachée à une chaîne d’or, ou à un cordonnet de soie noire; mais ils ne devaient jamais quitter ce dernier insigne, même dans les plus grands dangers et pour sauver leur vie. Le grand collier était du poids de deux cents écus d’or, sans pierres précieuses ni ornements superflus ([fig. 96]); il appartenait à l’Ordre et il était remis au trésorier après la mort de chaque membre.

La fraternité la plus cordiale régnait entre le souverain et les chevaliers; ils se prêtaient un mutuel appui, et travaillaient ensemble au maintien de la paix et à la prospérité du royaume; avant d’entreprendre une guerre, ils prenaient conseil de leurs frères, et, s’ils étaient Français, ils ne s’engageaient point au service d’un autre prince et ne faisaient jamais de longs voyages sans la permission du roi; d’autre part, les membres étrangers ne devaient pas prendre les armes contre la France, sinon dans les cas exceptionnels où ils ne pouvaient s’en dispenser; alors tout chevalier qui faisait un confrère prisonnier de guerre, lui rendait la liberté. Le roi, de son côté, s’engageait à protéger les membres de l’ordre, à les maintenir dans leurs privilèges, et à n’entreprendre aucune guerre, ni aucune affaire importante sans avoir leur avis, sauf dans les circonstances où il fallait agir en secret et sans retard. Il était défendu sous la foi du serment de révéler les entreprises sur lesquelles le souverain avait consulté les chevaliers.