Fig. 116.—Sceau et contre-sceau de la chevalerie de Saint-Michel, exécutés sous Louis XIV.
Au point de vue stratégique, l’abbaye-forteresse eut son importance sous ce règne, comme sous les précédents. En 1661, Louis XIV envoya au Mont trente soldats dont dix étaient pour le fort de Tombelaine; mais comme cette garnison imposait à la ville des charges trop onéreuses, l’abbé de Souvré réduisit à cinq le nombre des soldats; c’est pourquoi, dit dom Louis de Camps, les religieux lui souhaitèrent «toute prospérité en ce monde et la gloire en la vie éternelle.» Cependant, comme la guerre devenait de plus en plus imminente avec les Anglais, le sieur de la Chastière, qui espérait, selon l’expression d’Étienne Jobart, «monter sur la roue de la Fortune,» et rendre sa personne «plus considérable,» fit venir au Mont-Saint-Michel une compagnie de piétons. Ils s’installèrent dans la ville et le château, le 10 janvier 1666. Mais ce capitaine se rendit odieux par ses vexations, au point que les moines invoquèrent solennellement contre lui l’assistance «du glorieux Archange saint Michel.» Il mourut peu de temps après, et, le 13 juillet 1667, l’abbé commendataire, Jacques de Souvré, obtint le titre de gouverneur. Cette nouvelle fut accueillie avec reconnaissance par les habitants du Mont, «lesquels, dit dom Jobart, en feirent des feux de joye avec les salvades et descharges de l’artillerie tant de la ville que du chasteau, ce qui fut encore réitéré avec joye et allégresse le 25 du mesme mois, jour de saint Jacques, apostre, patron de M. nostre abbé et gouverneur.» Maieul Hazon, prieur claustral, fut chargé de la garde du mont Tombe en qualité de lieutenant; il divisa toute la bourgeoisie en six escouades de 9 à 10 hommes, et les chargea de veiller tour à tour aux portes de la ville, et de fournir trois hommes pour garder le château avec les portiers de l’abbaye.
Tel était le Mont-Saint-Michel sous le règne de Louis XIV. A cette époque fameuse dans l’histoire, la cité de l’Archange apparut encore «orgueilleuse et fière» selon la belle expression de Mᵐᵉ de Sévigné. La vieille basilique fut, comme au moyen âge, le centre et le foyer de la dévotion des peuples envers le prince de la milice céleste. Plusieurs pèlerins, après avoir visité le sanctuaire du mont Tombe, élevèrent des chapelles ou des autels en l’honneur du saint Archange; d’autres établirent des confréries ou firent de pieuses fondations. La paroisse du Sap, dans le diocèse de Séez, nous en offre un exemple remarquable. En 1688, plusieurs bourgeois de cette localité, entreprirent un voyage au sanctuaire «du bienheureux Archange saint Michel par esprit de dévotion,» afin d’obtenir sa puissante protection «pendant et après le cours de leur vie.» De retour au Sap, ils fondèrent «à l’honneur de Dieu, sous les auspices et intercession» du glorieux Archange, «une messe solennelle à diacre, sous-diacre et chappiers.» Elle devait être célébrée tous les ans et à perpétuité le jour de la fête de saint Michel, «le 16 octobre.» Cette messe était précédée d’une procession où l’on chantait les litanies de tous les saints anges; elle se
Fig 117.—Médaille (face et revers) des membres de la confrérie de Saint-Michel à Joseph-Bourg.
Fig. 118.—Bourdon des processions solennelles (face et revers) de la confrérie électorale de Saint-Michel, pour les agonisants, érigée premièrement à Joseph-Bourg, en Bavière. 1693.
terminait par le chant du Libera et la récitation du Pater pour les fondateurs défunts, leurs parents et leurs amis. La solennité était annoncée par quatorze coups de cloche, suivis du carillon. Pour cette fondation annuelle, les bourgeois du Sap versèrent entre les mains de Jean Lesage, trésorier, la somme de cinquante livres. Les membres de la confrérie devaient choisir tous les ans l’un d’entre eux pour «roy,» à charge de présenter à la messe du 16 octobre un pain à bénir, avec deux cierges blancs. Le roi veillait aussi à l’exécution des règlements et poursuivait les membres qui voulaient s’y soustraire.
Les autres confréries n’étaient pas moins prospères. Un ouvrage intéressant, l’Explication de l’institution des règles et des usages de la confrérie électorale de Saint-Michel archange, nous fournit des détails curieux sur l’association érigée en 1693 pour les agonisants à Joseph-Bourg en Bavière. Le but de l’œuvre était d’imiter la douceur et l’humilité de Jésus-Christ en se dévouant au service des agonisants et des défunts. La devise était le cri de guerre de saint Michel: Quis ut Deus! L’esprit dont les confrères devaient donner l’exemple, était exprimé par quatre lettres: F. P. P. F.: force, piété, persévérance, fidélité. Un archichapelain, un prédicateur et deux autres prêtres administraient la confrérie. Chaque membre devait porter la médaille qu’il recevait le jour de son entrée dans l’association ([fig. 117]). Le costume variait selon les circonstances: il y avait l’habit solennel, l’habit ordinaire, l’habit de pénitence, l’habit de funérailles, l’habit de pèlerinage (fig. 114 à 129). Chacun de ces costumes était accompagné d’une croix particulière comme marque distinctive: la croix double pour l’habit solennel, la croix simple pour l’habit ordinaire, la croix recroisée pour l’habit de pénitence, la croix orbée pour l’habit de funérailles, la croix en sautoir pour l’habit de pèlerinage. Tous les confrères portaient le bourdon à la main (fig. 118). Cette pieuse association s’établit à Freisengen, à Bonne, à Cologne, à Liège et en plusieurs autres localités; elle était très florissante au commencement du dix-huitième siècle, et, en 1706, elle recruta trois cent quatre-vingt-quinze membres dans la seule cité de Lille. Elle comptait alors cent mille affiliés.
Cependant, comme nous l’avons déjà dit, le culte de saint Michel trouva des contradicteurs à cette époque. Des catholiques, par exemple à Malines, avancèrent hardiment que le chef des anges en sa qualité de pur esprit ne pouvait être représenté sous des formes sensibles, et