Fig. 115.—Armoiries de l’abbaye au seizième et au dix-septième siècle.
sur les Monuments des abbayes de Bayeux et d’Avranches, les armoiries définitivement arrêtées se lisaient ainsi: «de sable à dix coquilles, ou navets d’argent posées 4, 3, 2, 1, au chef d’azur chargé de trois fleurs de lys d’or, surmonté d’une mitre et d’une crosse d’or.» Des archéologues distingués veulent, au contraire, que l’émail soit d’argent et les coquilles de sable ([fig. 115]).
Dans le cours du dix-septième siècle, plusieurs pèlerins visitèrent le Mont-Saint-Michel. L’un des plus célèbres, Charles de Gonzague, donna pour l’autel un tableau qui représentait la «cheute du démon.» L’an 1631, dit dom Huynes, «Henri de Bourbon, prince de Condé, lors la première personne de ce royaume de France après le roy, et Monsieur frère unique de Sa Majesté» allèrent au Mont et y passèrent la nuit pour entendre la messe le lendemain, avant leur départ. Le vénérable père Montfort visita aussi le sanctuaire du mont Tombe et plaça ses grands travaux sous la protection de l’Archange.
Dom Louis de Camps et dom Étienne Jobart nous fournissent des détails curieux sur les pèlerinages de cette époque. En 1644, il arriva au Mont une compagnie d’Argentan, composée de cent vingt hommes «avec quatre bons tambours.» Deux ans plus tard, trente-cinq femmes de la ville de Beaugé, en Anjou, exécutèrent à pied le voyage du mont Tombe. L’une d’elles marchait en tête, portant un guidon d’une main et de l’autre un chapelet. «Un petit garçon de 10 à 12 ans leur battoit la caisse.» Elles entrèrent dans l’église deux à deux, se confessèrent, reçurent la sainte communion et accomplirent leurs dévotions à saint Michel. Au sortir de la ville, elles rencontrèrent une procession de cent vingt hommes de leur paroisse; ceux-ci les firent passer entre leurs rangs et gravirent à leur tour la pente de la montagne. L’année suivante, cinquante jeunes gens, «dont le capitaine, le lieutenant et le porte-enseigne estoient de fort honnestes gentilshommes,» arrivèrent du diocèse de Séez et se trouvèrent au Mont avec quarante pèlerins d’une paroisse du Mans. Le lendemain une compagnie de cinquante-cinq hommes, aussi du diocèse du Mans, firent leur entrée dans la ville avec bannière déployée et «tambour battant.» Deux mois après, les villes de Bayeux et de Vire envoyaient au Mont plus de deux cents pèlerins, dont plusieurs appartenaient aux premières familles du pays. Au dire des annalistes, l’année 1663 vit se renouveler les grandes manifestations du moyen âge. Dans une seule semaine, les moines reçurent «deux compagnies dont la moindre estoit de six cents personnes. En l’une il y avait plus de quatre cents chevaux.»
Monsieur de Montausier, gouverneur de Normandie, vint à la même époque prier devant l’autel de l’Archange. Les religieux lui firent une brillante réception, et l’invitèrent à s’asseoir à leur table. Deux ans plus tard, le duc de Mazarin, lieutenant du roi pour la province de Bretagne, fut accueilli avec les mêmes signes de distinction. La communauté, «revêtue en froc,» l’attendait au bas du Saut-Gautier; le R. P. prieur, accompagné de deux chantres en chappe et de deux acolytes en aube, présenta de l’eau bénite au duc et lui fit «une harangue.» Avant de quitter ses hôtes, le pieux gentilhomme se confessa et s’assit à la table sainte.
Les pèlerins devaient quitter leurs armes à l’entrée de la ville; les chevaliers de Saint-Michel et les princes du sang avaient seuls le privilège de franchir les portes du château l’épée au côté. Cet usage occasionna souvent de fâcheuses collisions. Un jour, Henri de la Vieuville, commandeur de Savigny, voulut traverser le poste des gardes sans se soumettre à la loi commune; les bourgeois de la ville lui fermèrent le passage; aussitôt le jeune cavalier dégaîna et dit avec colère: «On me laisse pénétrer ainsi dans le Louvre;» puis, il donna sur un portier plusieurs coups de plat de sabre. «Après quoi, dit une chronique, il se fit un grand tumulte à la porte, et peu s’en fallut qu’on ne le canardât. Mais bien lui en prit que cela arriva de bon matin et que les cervaulx de nos bourgeois n’estoient point encore eschauffez du cyldre de Normandie.»
Alors comme au moyen âge, la puissante protection de l’Archange se manifesta par des prodiges éclatants. Dans un fléau qui décima la ville de Pontorson, la rue saint Michel fut seule épargnée. Une famille du diocèse de Coutances reçut par l’entremise de l’Archange une grâce signalée. Au milieu d’un incendie des enfants furent trouvés sains et saufs sous les débris d’une maison; ils racontèrent qu’un ange au visage radieux était venu les secourir et les avait arrachés à la mort. Tous ces faits merveilleux furent contrôlés avec soin par les moines et relatés dans les annales de l’abbaye.
La dévotion envers le glorieux Archange n’était pas éteinte dans la maison de France. Au commencement du dix-septième siècle, Mˡˡᵉ Marie de Montpensier, comtesse de Mortain, fit bâtir sur le rocher qui domine cette ville un oratoire dédié à saint Michel. Au milieu des désordres qui accompagnèrent la minorité de Louis XIV, la reine mère, Anne d’Autriche, fit vœu d’élever un autel en l’honneur de l’Archange et le pieux fondateur de Saint-Sulpice, M. Olier, composa pour elle cette formule de consécration: «Abîmée dans mon néant, et prosternée aux pieds de votre auguste et sacrée majesté, honteuse dans la vue de mes péchés de paraître devant vous, ô mon Dieu, je reconnais la juste vengeance de votre sainte colère irritée contre moi et contre mon État; et je me présente toutefois devant vous au souvenir des saintes paroles que vous dîtes autrefois à un prophète: J’aurai pitié de lui et je lui pardonnerai, à cause que je le vois humilié en ma présence. En cette confiance, ô mon Dieu, j’ose vous faire vœu d’ériger un autel à votre gloire, sous le titre de saint Michel et de tous les Anges; et, sous leur intercession, y faire célébrer solennellement, tous les premiers mardis des mois, le très saint sacrifice de la messe, où je me trouverai, s’il plaît à votre divine bonté de m’y souffrir, quand les affaires importantes du royaume me le pourront permettre, afin d’obtenir la paix de l’Église et de l’État. Glorieux saint Michel, prince de la milice du ciel, et général des armées de Dieu, je vous reconnais tout-puissant par lui sur les royaumes et les États. Je me soumets à vous avec toute ma cour, mon État et ma famille, afin de vivre sous votre protection, et je me renouvelle, autant qu’il est en moi, dans la piété de tous mes prédécesseurs, qui vous ont toujours regardé comme leur défenseur particulier. Donc, par l’amour que vous avez pour cet État, assujettissez-le tout à Dieu et à ceux qui le représentent.»
Bientôt la paix succéda aux horreurs de la guerre civile et le règne glorieux de Louis XIV fit oublier les mesquines rivalités de la Fronde. Le jeune roi reçut le collier de Saint-Michel en 1643 et le porta soixante-douze ans. Le 12 janvier 1665, il entreprit la réforme de l’Ordre. Dans ce but, il réduisit à cent le nombre des chevaliers, et ordonna de les choisir parmi les hommes de naissance et de mérite; de plus, il joignit treize articles aux statuts primitifs. Le sceau de l’ordre était perdu. Le marquis de Torcy fit exécuter plusieurs dessins, et les proposa au monarque; «Sa Majesté choisit celuy qui avoit esté fait d’après le fameux tableau de Raphaël ([fig. 116]).» Louis XIV voulut aussi favoriser les pèlerinages du Mont-Saint-Michel, et, par ses lettres patentes du 15 janvier 1669, il confirma les privilèges de la confrérie dont le siège était à Paris, et lui donna l’autorisation de nommer tous les ans, à la manière accoutumée, deux maîtres et administrateurs, qui devaient avoir fait le voyage du Mont-Saint-Michel. A cette époque nos rois et les princes du sang étaient encore jaloux de «rendre le pain bénit à cette confrérie.» Les pèlerins, de leur côté, avaient conservé l’habitude de faire prier pour les confrères décédés dans le cours de l’année; à cette intention une grand’messe était célébrée dans la chapelle du palais le dimanche qui suivait la fête de saint Michel, et une messe basse était dite, le lendemain, ainsi que les seconds dimanches de chaque mois.