La réforme des moines offrit de plus grandes difficultés. D’après les historiens du temps, la princesse de Guise, mère du jeune Henri de Lorraine, apprit avec peine que plusieurs pèlerins du Mont parlaient «en mauvaise part» de l’abbé commendataire et des religieux; elle n’omit rien pour faire accepter à ces derniers un prieur d’un autre monastère. Ils y consentirent, et reçurent successivement dom Noël Georges et dom Henri du Pont. Ce remède n’étant pas proportionné à l’étendue du mal, il fallut songer à une réforme complète. Des tentatives furent faites pour introduire au Mont-Saint-Michel des prêtres de l’Oratoire, ou des bénédictins anglais de Saint-Malo; elles échouèrent devant l’opposition des religieux. Alors un des membres de la congrégation de Saint-Maur, Anselme Rolle, alla secrètement étudier la situation de

Fig. 113.—Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Dix-septième siècle. Archives nationales.

l’abbaye. Dom Martène rapporte, dans l’histoire manuscrite de son ordre, que ce bon religieux passa la nuit dans l’église du mont Tombe et fut favorisé d’une vision céleste: un personnage mystérieux lui apparut et lui dit: «Votre voyage ne sera pas inutile, vous réussirez dans votre entreprise et Dieu sera servi sur cette montagne par les bénédictins de Saint-Maur.» En effet, après de longs pourparlers, douze religieux de cette congrégation s’établirent au Mont-Saint-Michel, le 27 octobre 1622. Ainsi, grâce au duc de Guise et à sa noble épouse, l’antique abbaye, fondée par Richard Iᵉʳ, en 966, voyait naître une ère nouvelle, 656 ans après l’arrivée des premiers enfants de saint Benoît. La ferveur des anciens jours allait revivre, et des années de prospérité s’annonçaient pour la cité de l’Archange. On attribua une large part au chef de la milice céleste dans cette œuvre de rénovation; aussi, quand la petite colonie arriva au Mont, conduite par l’évêque d’Avranches, elle monta directement à l’église et entonna «un respond de saint Michel,» immédiatement après le chant du Veni Creator. Le même jour et au même moment, dit dom Huynes, le duc de Guise «deffit l’armée navale des impies et rebelles Rochelois,» et sa victoire «bien marquée sur les tablettes du Mont» fut attribuée à l’archange saint Michel, protecteur de la France, qui voulut de la sorte témoigner le «grand contentement qu’il recevoit de cette nouvelle réforme sur ce rocher esleu et choisy par luy pour estre réclamé et invoqué de toutes les nations ennemyes des heretiques.»

A la mort de l’illustre gentilhomme, l’héritier de son nom, Henri de Lorraine, renonça pour toujours à ses droits sur l’abbaye du Mont-Saint-Michel,

Fig. 114.—Cachet d’Étienne de Hautefeuille, abbé commendataire 1689.

et en 1644, le souverain Pontife ratifia l’élection de Jacques de Souvré, chevalier de Malte et commandeur de Valence. Il était, disent les chroniqueurs, «homme de grande vertu et prudence,» il aima ses religieux et soutint leurs intérêts avec énergie contre Jacques de Montgommery, seigneur de Lorges, et Roger d’Aumont, évêque d’Avranches. En 1670, la crosse passa aux mains d’Étienne Le Bailly de Hautefeuille, chevalier de Malte et commandeur de Villedieu ([fig. 114]). Il sut gagner l’affection des religieux par l’aménité de son caractère; mais sa prélature n’eut rien de remarquable. Il mourut à Paris, le 4 mars 1703, à l’âge de soixante-dix-sept ans.

Parmi les prieurs qui gouvernèrent le Mont, pendant l’absence des commendataires, un certain nombre, comme Charles de Malleville, Augustin Moynet, brillèrent par l’éclat de leurs vertus; Placide de Sarcus, Bède de Fiesque, Dominique Huillard, Pierre Terrien et Joseph Aubrée travaillèrent à la restauration de l’abbaye; d’autres, à l’exemple de Michel Pirou et de Maieul Hazon, rétablirent les hautes études et restituèrent au mont Tombe une partie de son ancienne réputation. Il existait pour les religieux des chaires de rhétorique, de philosophie et de théologie. Dom Hunault professa la rhétorique avec succès; dom Pirou commença en 1633 un cours de philosophie, et les RR. PP. Jérôme d’Harancourt et Philibert Tesson enseignèrent la théologie à «quinze profès de la congrégation.» De 1635 à 1640, dom Huynes, natif du diocèse de Beauvais, écrivit dans son style naïf l’Histoire générale du Mont-Saint-Michel. Elle fut annotée et complétée par Louis de Camps et Étienne Jobart. En 1647, un autre bénédictin du même monastère, Thomas le Roy, commença le livre des Curieuses recherches du Mont-Saint-Michel depuis l’an 709 jusqu’au 24 février 1648. Le plus sérieux de ces annalistes, dom Huynes, mérite l’éloge que lui décerne M. E. de Robillard de Beaurepaire: il est «consciencieux jusqu’au scrupule, exact jusqu’à la minutie et d’une absolue sincérité.» Comme Guillaume de Saint-Pair, il a composé son ouvrage pour répondre à la juste curiosité des pèlerins: «Si vous désirez en faire la lecture, leur dit-il dans sa préface, vous pourez voir apertement quel est et a esté de tout temps ce Mont-Saint-Michel, en quel estime les fidelles l’ont eu, ce qui s’y est faict et passé et combien ce rocher est agréable aux anges, mais particulièrement à l’Archange st Michel, lequel vous veille un jour présenter devant le Throsne du Roy des roys pour jouir à jamais avec luy de la présence de Dieu.» A chaque page, le pieux auteur nous donne des preuves de sa dévotion envers les saints anges et spécialement envers le prince de la milice céleste; il leur demande avant tout de guider sa plume et de ne pas permettre qu’il s’écarte jamais de la vérité: «Soyez, je vous prie, o esprits célestes, conducteurs de cette mienne entreprise et gardez tellement mon esprit et ma plume qu’en tout ce que j’escriroy, je ne m’esloigne nullement de la vérité.»

Les constructions de cette époque n’ont plus la grandeur, ni la beauté des édifices du moyen age. Il faut l’attribuer en grande partie à la décadence de l’art au dix-septième et surtout au dix-huitième siècle. Dom Placide Sarcus bâtit sur la tour Gabrielle un moulin dont il existe encore des traces; le sanctuaire fut enrichi de vases et d’ornements précieux; Jacques de Souvré donna pour la chapelle de l’Archange un tableau d’une grande valeur; de concert avec le prieur dom Moynet, il fit exécuter des travaux importants pour isoler l’abbaye de toute communication avec la place dont il avait été nommé capitaine et gouverneur. Quelques moines s’occupèrent avec succès de la culture des arts, et laissèrent des œuvres qui n’étaient pas sans mérite. Si nous en croyons Louis de Camps, l’écusson du monastère portait toujours: «d’argent chargé de coquilles saint Michel de sable sans nombre, au chef d’azur à trois fleurs de lys d’or.» D’après un manuscrit fort curieux