La trahison se joignit encore aux horreurs de la guerre et de l’incendie. Jacques de Boissuzé, jaloux de voir le sieur Vaulouet nommé à sa place capitaine du château, jura de tirer une vengeance éclatante et tourna ses armes contre la cité de saint Michel. Après plusieurs tentatives il pénétra dans la ville en 1595; mais il ne put se rendre maître de la citadelle, et quelque temps après il fut tué par les habitants du Mont. Un an plus tard, le marquis de Belle-Isle voulut se faire ouvrir les portes de la forteresse, en sa qualité de gouverneur de la Basse-Normandie, et, «aussy, disait-il, pour prier l’Archange saint Michel.» Henri de la Touche, frère et lieutenant du capitaine Julien de Quéroland, qui venait de succéder au sieur de Vaulouet, sortit du corps de garde et alla représenter au marquis de Belle-Isle, qu’il n’était pas prudent de pénétrer dans l’intérieur du château avec sa suite nombreuse. Il fut convenu que cinq hommes seulement le suivraient. Julien de Quéroland, gentilhomme breton aussi loyal que brave, reçut le traître avec tous les honneurs possibles, sans soupçonner sa perfidie; mais comme tout le monde entrait malgré les conventions, le caporal de garde ferma la porte. Le sieur de Belle-Isle dit alors que si sa suite n’entrait pas il allait sortir. Aussitôt, par ordre du capitaine, la porte fut ouverte de nouveau. Le traître mit la main à l’épée, se précipita sur le caporal et le tua; puis, se tournant vers Henri de la Touche, il l’étendit mort sur le pavé. Ceux de sa suite armés de pistolets et d’épées attaquèrent le sieur de Quéroland, massacrèrent sept hommes de la garnison et s’emparèrent du corps de garde; mais le capitaine rallia ses hommes et revint au combat. Le marquis de Belle-Isle tomba mort, et parmi ses gens les uns furent tués ou blessés, et les autres prirent la fuite. Le brave de Quéroland restait maître de la ville. Les annalistes disent qu’il reçut dans le combat «dix-huit coups tant d’espée que de pistolet.» Après avoir triomphé d’un traître, il périt victime d’un infâme complot. Un jour, il était sorti de la place et chevauchait sur les grèves suivi de son valet; celui-ci soudoyé par la famille de Belle-Isle, s’approcha de lui, le tua d’un coup de pistolet et prit la fuite à toute bride. Le héros breton fut inhumé avec son frère dans la basilique de l’Archange auprès de la tour.
Les mêmes scènes se reproduisaient dans le reste de la France, et partout saint Michel était vénéré comme le vainqueur de l’hérésie; il suffira d’en citer un exemple. Avallon, perchée à la cime de son rocher de granit, était au pouvoir de la Ligue. Dans la nuit du 28 au 29 septembre 1591, les assiégeants y pénétrèrent après avoir pratiqué une large brèche dans le mur d’enceinte. Ils croyaient la ville prise, quand le maire et le syndic accoururent à la tête des habitants et les repoussèrent avec vigueur. Ce triomphe, coïncidant avec la fête de saint Michel, fut attribué à la protection du glorieux Archange, et, l’année suivante, les magistrats de la ville, de concert avec les chanoines de Saint-Lazare, arrêtèrent que l’on ferait en l’honneur du prince de la milice céleste une procession générale à laquelle assisteraient les habitants d’Avallon «jusqu’aux escoliers, deux à deux, honestement vestus, ayant chacun ung cierge ardent, accompagnés et conduits par le principal du collège et ses subalternes;» et tout celà, disaient-ils, parce que «l’Archange, monsieur saint Michel,» les avait protégés contre les efforts de «Sathan,» et s’était montré sur la «braîche» de la place pour en défendre l’entrée «aux hérétiques» et à leurs suppôts; de même que jadis, au «temps de Jehanne la Pucelle,» il parut sur le pont d’Orléans et préserva la ville contre les attaques des Anglais.
Toutes ces luttes ajoutèrent plus d’une page émouvante à l’histoire de saint Michel. D’un autre côté, la perfidie et la cruauté des huguenots n’arrêtèrent pas complètement les manifestations religieuses. Les rois de France, il est vrai, ne visitaient plus le sanctuaire national depuis la mort de Charles IX; mais ils favorisaient la dévotion du peuple envers le saint Archange: par lettres patentes de 1585, 1588 et 1601, Henri III et Henri IV confirmèrent les privilèges de la confrérie établie dans la capitale pour les pèlerins du Mont-Saint-Michel. Cependant l’abbaye était en décadence. François de Joyeuse avait réduit à treize le nombre des religieux et plusieurs articles de la règle primitive étaient tombés en désuétude; mais l’Archange veillait à l’honneur de son sanctuaire et l’on vit bientôt se lever des jours plus calmes et plus prospères.
II.
SAINT MICHEL ET LE SIÈCLE DE LOUIS XIV.
e dix-septième siècle était à son aurore. La vérité avait triomphé de l’erreur. Louis XIII, dit le Juste, siégeait sur le trône de France. Quelle place le glorieux Archange devait-il occuper dans la pensée des fidèles, au milieu de ce grand siècle, qui fut comme une halte entre les guerres religieuses et les horribles scènes de la révolution? Saint Michel resta sur le trône que la piété de nos pères lui avait élevé, immédiatement au-dessous du Sauveur et de sa divine Mère; les sciences et les arts, l’éloquence, la poésie, la peinture, l’architecture publièrent à l’envi sa puissance et sa gloire; des paroisses érigèrent en son honneur de nouvelles confréries; le titre de chevalier fut regardé comme la récompense de la bravoure et du savoir; de nombreux pèlerins fréquentèrent les chemins montois, et plusieurs d’entre eux furent témoins des merveilles que le ciel ne cessait d’opérer dans la vieille basilique du mont Tombe. Toutefois, les beaux jours du moyen âge ne devaient plus refleurir. Sous Louis XIII, saint Michel perdit son titre de premier patron du royaume; peu à peu la popularité de son nom diminua; la magistrature, l’armée, les écoles, les corporations se choisirent des protecteurs particuliers; les protestants ne crurent pas mieux faire pour se débarrasser d’un tel ennemi que de nier son existence personnelle, et Bossuet, le plus grand génie des temps modernes, dut prendre la défense du prince de la milice céleste.
Le principal sanctuaire de l’Archange inaugura cette ère nouvelle par une réforme que l’affaiblissement de la discipline avait rendue nécessaire. En 1615, Louis XIII choisit pour remplacer François de Joyeuse un descendant de la maison de Guise, Henri de Lorraine. A la demande du souverain Pontife, l’administration de l’abbaye fut confiée au général de l’Oratoire de France, Pierre de Bérulle, qui devait être honoré plus tard du titre de cardinal ([fig. 112]). Aussitôt un prêtre de cette congrégation, appelé Jacques Gastaud, se rendit au Mont-Saint-Michel, et travailla de concert avec le duc de Guise à réparer les bâtiments qui tombaient en ruine, et à ramener les moines à la stricte observance des règles de saint Benoît. Pour consolider à l’ouest de la montagne les
Fig. 112.—Portrait du cardinal Pierre de Bérulle, fondateur de la congrégation de l’Oratoire. D’après la gravure de B. Audran, conservée au collège des oratoriens à Juilly.
constructions de Robert de Torigni, il éleva le contre-fort marqué aux armes de l’abbé. L’année suivante, il fit orner le chœur de la basilique et achever les lambris de la nef.