Fig. 111.—Tour ou bastillon Gabriel.—Restauration.

tous d’un pareil accoustrement, chacun sa coquille d’or pendante au col, et tous au devant de M. le cardinal de Guise, qui marchoit en ce rang comme Chancelier de l’Ordre, vestu par dessus son roquet d’un manteau rond de veloux blanc attaché sur l’espaule droite, et rebrassé sur l’autre, son chaperon de veloux cramoisi rouge; les Chevaliers de l’Ordre venoient suivamment, deux à deux, suivant leur rang et qualité, avec chacun son manteau rond pendant jusques à terre, tout de drap d’argent, attaché et rebrassé semblablement comme dessus, tout autour un rang de riche broderie de croissans se joignans oppositement dessus et dessous, à l’imitation d’une nuë, à force rais et flammes d’or entre lesdits croissans, et au dessous un autre rang de l’Ordre, de semblable riche broderie, le chaperon de veloux cramoisi, bordé pareillement de belle broderie de l’Ordre, tout l’accoustrement de dessous de veloux ou satin blanc, et estoient en nombre de dix-huit, Messeigneurs de Vendosme et de Guise les derniers: Puis venoit Sa Majesté, vestu de mesme les autres, excepté que son accoustrement estoit enrichi davantage de merveilleusement grosses perles, et quelque frange d’or tout autour de son manteau; Messeigneurs les Cardinaux de Bourbon, Vendosme, Lorraine, et Ferrare, revestus de leurs roquets et grandes chapes de Cardinal de camelot rouge: Tous lesquels en cette pompe entrèrent au chœur de la grande Église Saint Jean bien en ordre et richement tapissée: Sa Majesté se mit à la place du Doien, les autres selon leur rang, laissans les places de leurs compagnons absens vuides: Et au dessus de chaque place estoient attachées les armoiries et noms des Princes absens, et des présens seulement les armes. Auprès du grand Autel fut dressé un parquet haut élevé, et richement paré, pour la Reine et les Dames. Le samedy matin, jour de Saint Michel, le Roy et les Chevaliers de l’Ordre furent ouïr la grande Messe en pareil ordre que du soir; mais avec si grande foule de peuple, qu’à peine pouvoient-ils passer: Et la grande solemnité fut à l’offerte, en observant les anciennes cérémonies belles à voir. Au sortir de là ils vinrent tous disner ensemble dans la grande salle du logis du Roy, la table de Sa Majesté au milieu; puis ils continuèrent les Vespres dudit jour, vestus toutesfois de grandes robes de deüil, le chaperon à bourrelet et tout le reste de leur vestement de drap noir, le Roy semblablement, mais d’écarlate violette, célébrant la mémoire de leurs Compagnons trespassez. Le jour suivant, qui fut Dimanche, ils furent aussy ouïr la grande Messe comme le jour précédent et en habit du soir; où au sortir Sa Majesté toucha les malades, puis disnèrent encore ensemble.» (Statuts de l’Ordre de Saint-Michel.)

La fraternité qui régnait entre les chevaliers de Saint-Michel contrastait singulièrement avec la division qui désolait la France. Les dévots serviteurs de l’Archange avaient besoin de fidélité, d’union et de dévouement, pour soutenir les intérêts de l’Église et de l’État; car, bientôt après, la guerre éclata et couvrit le royaume de sang et de ruines. Le prince de Condé se mit à la tête des hérétiques et se déclara l’ennemi juré de Charles IX, son souverain, et de tous les catholiques de France. Comme en toutes les calamités publiques, les regards se portèrent aussitôt vers le prince de la milice céleste. Paris donna l’exemple. Le 29 septembre 1568, jour de la fête de saint Michel, on fit dans la capitale une procession solennelle pour implorer la protection de l’Archange vainqueur de Satan; la cour, plusieurs évêques, les ordres religieux, une foule innombrable de fidèles assistaient à cette pieuse cérémonie; au milieu des rangs pressés de la multitude, on portait les reliques insignes de toutes les églises de la ville. Jamais Paris n’avait organisé une manifestation plus imposante en l’honneur de saint Michel. L’année suivante, les ennemis furent taillés en pièce à Jarnac et à Moncontour, et, en 1570, la paix fut signée à Saint-Germain.

De son côté le mont Tombe recevait chaque jour de nombreux pèlerins. Ceux-ci venaient, à la suite de l’évêque et des chanoines d’Avranches, déposer leurs trésors sous la garde des moines; ceux-là priaient le saint Archange de les protéger contre les attaques des hérétiques, et de les délivrer des embûches du démon; d’autres imploraient des grâces surnaturelles ou demandaient la santé du corps. Le roi de France, Charles IX, voulut se mêler à cette foule de pieux visiteurs, et, en 1561, un an après avoir reçu le titre de chevalier, il vint en pèlerinage au Mont avec son frère, le prince Henri. Le 3 avril 1565, il modifia, comme nous l’avons dit, certains articles des statuts primitifs, et réduisit le nombre des frères à cinquante. D’après les manuscrits du temps, et au témoignage des autorités les plus graves citées par S. Prévost, Feuardent et dom Huynes, cette époque fut signalée par des faits miraculeux.

Bientôt les pèlerinages allaient devenir plus difficiles et plus périlleux, à cause des attaques continuelles qui devaient être dirigées contre le Mont. En 1570, François le Roux se démit de sa charge en faveur de l’évêque de Coutances, Arthur de Cossé-Brissac. Pendant que ce dernier vidait ses démêlés avec Jean de Grimouville, prieur claustral, et le parlement de Normandie, les disciples de Calvin, nommés huguenots, levaient de nouveau l’étendard de la révolte et dévastaient une partie des campagnes. En l’année 1576, le Mont-Saint-Michel embrassa contre eux le parti de la ligue et résolut de leur opposer une vigoureuse résistance. Alors, comme au temps de la guerre des Anglais, la cité de l’Archange devint le boulevard de la France en Normandie, et l’épée victorieuse des chevaliers repoussa les attaques des calvinistes.

Au mois de juillet de l’année 1577 une bande de huguenots, conduits par le sieur «du Touchet,» s’approchèrent du Mont à la faveur de la nuit. Sur les huit heures du matin, vingt-cinq d’entre eux placèrent des armes sous la selle de leurs chevaux et pénétrèrent dans la place déguisés en pèlerins; les autres, cachés sur la rive d’Ardevon, attendaient le moment favorable pour voler au secours de leurs compagnons d’armes. Les huguenots, après avoir entendu la messe et visité le monastère, se réunirent sur le Saut-Gautier, et, de là, se répandirent dans la ville pour accomplir leur dessein. Au signal donné, ils désarmèrent les soldats, en tuèrent un qui refusait de rendre son épée, et frappèrent plusieurs moines et pèlerins. Jean Le Mansel, secrétaire de l’abbaye, reçut un coup de sabre sur la tête. En même temps le sieur «du Touchet sortit de son embuscade avec ses cavaliers et se dirigea au galop vers les portes de la ville.» Déjà les calvinistes criaient: «ville gaignée, ville gaignée.» Les habitants étaient dans la consternation et n’avaient d’espoir que dans la protection de Saint-Michel.

Le lendemain on vit apparaître à la tête d’une poignée de soldats Louis de la Moricière, seigneur de Vicques, et enseigne du maréchal de Matignon. Il triompha des huguenots, les fit sortir de la ville et rentra dans la forteresse au milieu des acclamations des Montois qui le regardaient comme un libérateur. En récompense d’un tel service, le roi de France, Henri III, le nomma capitaine du Mont, à la place de René de Baternay et lui donna le titre de gouverneur du château. Le brave officier repoussa pendant dix ans les attaques réitérées des calvinistes. En 1589, le sieur de Montgommery accompagné des capitaines Corboson et La Coudraye, surprit la ville et la livra au pillage; mais tous ses efforts échouèrent devant la résistance de la citadelle dont il ne put jamais s’emparer. Le gouverneur alors absent du Mont-Saint-Michel, accourut en toute hâte et pénétra dans la place par une entrée secrète; il rallia autour de lui une poignée de braves, fit une vigoureuse sortie contre les huguenots et les rejeta loin des remparts. L’année suivante, le héros chrétien mourut au siège de Pontorson victime d’une lâche perfidie. Les moines transportèrent sa glorieuse dépouille dans la basilique de Saint-Michel, et, après lui avoir rendu tous les honneurs funèbres, ils l’inhumèrent dans la chapelle Sainte-Anne, où reposaient déjà plusieurs guerriers célèbres. Au-dessus de la tombe on suspendit «la lance, le guidon, le casque et la rondache» dont l’illustre capitaine se servait dans les combats. Sa digne épouse, Esther de Tessier, mourut trente ans plus tard et reçut la sépulture à l’ombre du même autel. Leur fils, Jacques de la Moricière, doyen de la cathédrale de Bayeux, donna quarante-cinq livres de rente au monastère pour une fondation de trois messes annuelles; l’une devait être chantée en l’honneur des saints anges, le 23ᵉ jour de juillet; à la procession tous les moines portaient un cierge de cire blanche, afin de témoigner leur reconnaissance «à Dieu, à la Vierge et à saint Michel» qui s’étaient servi de l’épée du bon et pieux gouverneur, pour délivrer la ville de l’oppression des huguenots.

Louis de la Moricière fut remplacé par le sieur de Boissuzé. Les calvinistes occupaient alors une partie de l’Avranchin, et le Mont-Saint-Michel leur offrait seul une sérieuse résistance. Pendant plusieurs années, ils employèrent tour à tour la force et la ruse pour s’emparer de cette place, mais toujours ils furent pris dans les pièges qu’ils tendaient eux-mêmes aux catholiques. Dom Huynes raconte en ces termes une des tentatives de Montgommery: «Les huguenots tenant une grande partie de cette province de Normandie sous leur puissance et particulièrement les villes et chasteaux des environs de ce Mont, dressoient des embusches pour envahir ce sainct lieu. Et dès aussy tost qu’ils pouvoient attraper quelqu’un de cette place le tuoient sur le champ ou le réservoient pour le mener au gibet. Il arriva un jour en autres qu’ils prirent un soldat et luy ayant desjà mis la corde au col luy dirent que s’il vouloit sauver sa vie qu’il leur promit de leur livrer cette abbaye, et que de plus ils lui donneroient une bonne somme de deniers. Cet homme bien content de ne finir sitost ses jours, et alléché de l’argent qu’ils luy promettoient, dit qu’il le feroit et convint avec eux des moyens de mettre cette promesse à exécution, qui furent que le soldat reviendroit en ce Mont, espiroit sans faire semblant de rien la commodité de les introduire secrettement en cette abbaye et leur assigneroit le jour qu’il jugeroit plus commode pour cet effect. Le soldat leur ayant promis de n’y manquer, ils luy donnèrent cent escus, et, bien résolu de jouer son coup, revint où il fut receu du capitaine de ce Mont et des soldats, sans aucun soupçon, puis se mit en devoir d’exécuter sa promesse. Pour donc la mettre à chef, il advertit quelques jours après ces huguenots de venir le vingt-neufiesme de septembre, à huict heures du soir, jour de dimanche et de la dédicace des esglises Sainct-Michel, qu’ils montassent le long des degrez de la Fontaiyne Sainct-Aubert; qu’estant là au pied de l’édifice, il se trouveroit en la plus basse sale de dessous le cloistre, ou se mettant dans la roue il en esleveroit quelques-uns des leurs qui par après luy ayderoient en grand silence à monter les autres. Ainsi par cet artifice, ce Mont estoit vendu. Mais ce soldat considérant le mal dont il alloit estre cause, fut marry de sa lascheté et advertit le capitaine de tout ce qui se passoit. Iceluy luy pardonna et se résolut avec tous ses soldats et autres aydes de passer tous ses ennemys au fil de l’espée. Quant à eux ne sçachant le changement de volonté de cet homme, et se réjouissans de ce que le temps sembloit favoriser leur dessein, tout l’air estant ce jour là rempli d’espaisses vapeurs (comme nous voyons arriver souvent), qui empeschoit qu’on les put veoir venants de Courteil jusques sur ce rocher, ne manquèrent de se trouver au lieu assigné à l’heure prescrite. Alors le soldat faisant semblant qu’il estoit encore pour eux, se mit dans la roue et commença de les enlever l’un après l’autre, puis deux soldats de cette place les recevoient à bras ouverts, les conduisant jusques dans la sale qui est dessous le refectoire, où ils leur faisoient boire plein un verre de vin pour leur donner bon courage, mais les menant par après dans le corps de garde, ils les transperçoient à jour, se comportans ainsy consécutivement envers tous. Sourdeval, Montgomery et Chaseguey, conducteurs de cette canaille, s’esmerveillans de ce qu’ils n’entendoient aucun tumulte, y en ayant desjà tant de montez, demandoient impatiemment qu’on leur jettast un religieux par les fenestres afin de connoistre par ce signe si tout alloit bien pour eux, ce qui poussa les soldats de céans desjà tout acharnez de tuer un prisonnier de guerre qu’ils avoient depuis quelques jours, lequel ils revestirent d’un habit de religieux, puis luy firent une couronne et le jettèrent à ces ennemys. Mais entrant en soupçon si c’estoit un religieux, Montgomery voulant sçavoir la vérité, donna le mot du gué à un de ses plus fidelles soldats et le fit monter devant luy; estant monté en haut et ne voyant personne des siens, il ne manqua de s’escrier: trahison! trahison! et de ce cry les ennemys prenant l’espouvante descendirent au plus fort du rocher, se sauvèrent le mieux qu’ils purent, laissant quatre vingt dix huict soldats de leur compagnie, lesquels on enterra dans les grèves à quinze pas des poulins.» Cette tentative eut lieu en 1591.

Le Mont-Saint-Michel triomphait des ennemis de l’Église; mais la discipline religieuse s’affaiblissait au milieu du tumulte des armées. Le cardinal de Joyeuse, qui porta le titre d’abbé de 1588 à 1615, ne fut pas aimé des bénédictins; en retour, il parut insensible aux intérêts du monastère et négligea les réparations même les plus urgentes. En 1594, un onzième incendie allumé par le feu du ciel renversa la flèche et fondit les cloches. Le sieur de Brévent, gouverneur de l’abbaye, et Jean de Surtainville élevèrent la tour massive qui existe aujourd’hui; mais cette belle «pyramide» qui «estoit, au dire des annalistes, l’une des plus hautes du royaume,» ne fut pas reconstruite et l’on ne vit plus l’image de l’Archange dominer sur le pinacle de l’édifice.