CHAPITRE IV
SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES TEMPS MODERNES.
I.
LE MONT-SAINT-MICHEL PENDANT LES GUERRES DE RELIGION.
orsque Jean de Lamps descendit dans la tombe, l’abbaye fut soumise au régime de la commende et une ère nouvelle commença pour le Mont-Saint-Michel; d’un autre côté, l’Église venait de lancer ses foudres contre Luther, et, avec la grande hérésie des temps modernes, le culte de l’Archange revêtait un nouveau caractère. Le paganisme ancien avait disparu et les Anglais ne conservaient plus sur notre territoire que la ville de Calais; mais d’autres luttes ni moins acharnées, ni moins dangereuses, les guerres de religion s’annonçaient menaçantes. Saint Michel devait prendre part à ces combats, et mériter le titre de vainqueur de l’hérésie que les siècles lui décernèrent, surtout depuis la défaite des Albigeois et des autres précurseurs de Luther et de Calvin. Il ne sera pas sans intérêt de voir l’Archange aux prises avec cet ennemi toujours vaincu, mais toujours vivant, toujours irréconciliable, avec cet antique serpent qu’il chassa du ciel et combattit dans la synagogue, au sein de l’Église et chez les nations chrétiennes, qu’il poursuit sans cesse et sur lequel il remportera une victoire décisive, au dernier jour, quand Dieu aura complété le nombre des élus. Le Mont-Saint-Michel devait être encore le principal théâtre de ce nouveau combat.
Depuis son origine, l’abbaye eut souvent à lutter contre les ennemis de l’Église et de la France, ou à défendre ses intérêts contre les empiétements des seigneurs féodaux; mais elle conserva toujours son indépendance, et, pendant plus de cinq siècles, la règle primitive fut observée sans modifications importantes. A l’intérieur, les religieux partageaient la journée entre la prière, l’étude et le service des pèlerins. De temps en temps des fêtes de famille venaient rompre l’uniformité de la vie habituelle. Quand un moine avait cinquante ans de profession religieuse, on célébrait son jubilé. Il était conduit au chapitre où l’abbé le relevait de ses fonctions; ensuite tous les bénédictins l’accompagnaient devant le maître-autel de la basilique. Le chantre entonnait le répons de saint Michel, et, après l’oraison, le président du chapitre offrait de l’eau bénite au frère jubilé, montait avec lui les degrés de l’autel et lui donnait le baiser de paix. Le reste de la journée se passait en pieuses réjouissances. Les principaux mystères de la religion étaient représentés sous des formes sensibles. A Pâques, un des moines figurait Notre-Seigneur ressuscité; il était vêtu d’une aube marquée de gouttelettes de sang; une longue barbe descendait sur sa poitrine, un diadème ornait son front, et il portait une croix à la main; à l’heure des matines, il passait dans le chœur devant tous les religieux, au moment où les jeunes frères qui jouaient le rôle des anges chantaient l’hymne de la résurrection. Les liens de fraternité qui unissaient tous les moines ne se brisaient point à la mort. Plusieurs fois l’an, des services funèbres étaient célébrés pour les morts, et chaque jour trois prêtres offraient le sacrifice de la messe dans la chapelle des Trente-Cierges aux intentions des bienfaiteurs défunts. A l’extérieur, le Mont-Saint-Michel formait une association intime avec plus de soixante abbayes et un grand nombre de prieurés, dont plusieurs étaient sous la dépendance de l’abbé. Celui-ci devait être élu par le suffrage des moines et choisi dans une maison de l’ordre de Saint-Benoît; en vertu d’un privilège accordé à Richard Toustin, il avait le droit de porter la mitre et l’anneau; de plus il était ordinairement archidiacre du diocèse d’Avranches. Sauf de rares exceptions, tous s’étaient fait un bonheur de vivre parmi les religieux comme des pères de famille au milieu de leurs enfants. Quelques-uns même, à l’exemple de Pierre le Roy, avaient employé les moments de loisir à enseigner aux jeunes frères les sciences profanes et les arts libéraux.
Au moment où cette union devenait plus nécessaire, pour se prémunir contre les dissensions qui allaient éclater au sein de l’Église de France, les gardiens du sanctuaire de Saint-Michel furent contraints de renoncer au privilège d’élire leur abbé; bien plus, on les soumit au régime de la commende dont ils étaient exempts aux termes du concordat passé entre Léon X et François Iᵉʳ. A la mort de Jean de Lamps, en 1523, les religieux essayèrent en vain de lui donner un successeur; la cour de France rendit tous leurs efforts inutiles, et, malgré leurs vives réclamations, le roi fit agréer en 1524 la nomination de Jean le Veneur, évêque de Lisieux, grand aumônier du royaume et cardinal de la sainte Église romaine. «Ainsy, dit dom Louis de Camps, cette sainte et dévote maison fut mise en commende et abandonnée à la discrétion d’une domination estrangère.»
François Iᵉʳ avait fait le pèlerinage du Mont; cependant il ne comprenait pas encore la nécessité de recourir au puissant Archange et de protéger son sanctuaire. Il ne tarda pas à être instruit à l’école du malheur. Le désastre de Pavie avec ses tristes conséquences ne suivit que d’un an l’élection de Jean le Veneur; aussitôt la France, menacée d’une nouvelle invasion implora son céleste défenseur; le roi lui-même, après avoir été captif sur un sol étranger, voulut donner une preuve de sa confiance envers le protecteur du royaume: il fit remplacer la salamandre qui était sur ses armes par la coquille de Saint-Michel. De son côté Gabriel du Puys acheva les fortifications du mont Tombe, en élevant la fameuse tour qui porte son nom ([fig. 111]), et il prémunit la place contre les surprises du dehors; en même temps des pèlerins nombreux visitaient la basilique de Saint-Michel; de ce nombre furent les chanoines de Bayeux, qui, à leur retour, emportèrent différents objets confiés à la garde des bénédictins. Après la mort du lieutenant, Guillaume du Solier, qui reçut la sépulture dans la chapelle Sainte-Anne-du-Circuit, le roi nomma le sieur d’Estouteville d’Aussebosc capitaine du château à la place d’Imbert de Baternay. Le monarque travailla aussi avec zèle à la réforme de l’ordre militaire de Saint-Michel. On rapporte qu’il fut excité par une fine allusion de Raphaël à recourir au belliqueux Archange, afin d’arrêter le progrès de l’hérésie. Comme on faisait des tentatives pour attirer le grand artiste à la cour de France, celui-ci refusa, mais il envoya au souverain le tableau du Louvre, qui représente la victoire de saint Michel sur le dragon infernal, ou le triomphe du défenseur de la vérité sur le prince de l’erreur. Malgré tout, François Iᵉʳ ne rendit pas aux Bénédictins le droit de choisir leur abbé; car à la mort de Jean le Veneur, en 1543, Jacques d’Annebault, cardinal du titre de Sainte-Suzanne, évêque de Lisieux et grand-maître de la chapelle royale, prit possession de l’abbaye en vertu des bulles qu’il avait reçues de Rome le 18 août 1539. Il séjourna quelque temps parmi les religieux; mais il quitta bientôt la vie du cloître pour retourner à la cour. Il mourut en 1558, et, l’année suivante, le roi choisit pour lui succéder François le Roux d’Anort, qui porta la crosse jusqu’à l’année 1570.
Les événements se précipitaient et la France, divisée par des haines profondes, était à la veille d’une grande catastrophe. A mesure que l’hérésie devenait plus menaçante, la confiance envers le glorieux Archange grandissait dans le cœur des véritables Français. Grâce aux dons généreux des pèlerins, les moines élevèrent dans la basilique du Mont un maître-autel couvert de lames d’argent du prix de dix mille livres. A la même époque, le roi Henri II présida dans la ville de Lyon une assemblée de l’ordre de Saint-Michel ([fig. 98]). Rien ne fut négligé pour donner à cette réunion toute la pompe que les circonstances réclamaient. «La veille de Saint-Michel, dit un auteur, le roy assista à vespres, et célébra le chapitre des chevaliers de l’ordre, qui n’avoit de longtemps esté fait en France. Par ainsy Sa Majesté fut oüyr les vespres en l’ordre qui s’ensuit: après les Suisses, leurs tabourins et fiffres sonnans, et les cent gentilshommes avec leurs haches, marchoit premièrement l’Huissier de l’Ordre, vestu d’une robe longue de satin blanc, et d’un chaperon à bourrelet, comme les advocats de Paris, lequel estoit de satin cramoisi rouge, la cornette autour du col et le chaperon estendu derrière et attaché sur les espaules, portant une grosse masse d’argent doré, le dessus fait avec les armories du roy couronnées; après luy le Hérault de l’Ordre, le Greffier et le Maistre des Cérémonies,