croient toujours ôter à Dieu tout ce qu’ils donnent à ses saints et à ses anges dans l’accomplissement de ses ouvrages, veulent que saint Michel soit dans l’Apocalypse Jésus-Christ même, le prince des anges, et apparemment dans Daniel le Verbe conçu éternellement dans le sein de Dieu; mais ne prendront-ils jamais le droit esprit de l’Écriture?»
Les disciples de Luther et de Calvin essayèrent de faire disparaître l’Archange en le confondant avec le Fils de Dieu. Les disciples de Voltaire et de Rousseau devaient nier à la fois la divinité de Jésus-Christ et l’existence de saint Michel.
III.
LA DÉCADENCE ET LA CATASTROPHE DE LA RÉVOLUTION.
a fin du siècle de Louis XIV, la France conservait encore son prestige et occupait le premier rang parmi les nations chrétiennes; cependant les nuages s’amoncelaient à l’horizon et des symptômes alarmants faisaient craindre une grande catastrophe; les dissidences religieuses, les passions politiques, et le débordement des mœurs grandissaient de jour en jour et menaçaient d’engloutir l’Église et l’État dans un commun naufrage. L’abbaye du Mont-Saint-Michel ne fut pas la dernière à ressentir les effets de ces commotions violentes; et telle fut toujours sa destinée dans le cours des siècles. Comme monument national, elle a été soumise à toutes les vicissitudes dont la trame souvent mystérieuse compose l’histoire de notre pays; comme centre de la dévotion à saint Michel, elle a éprouvé le contre-coup de toutes les luttes que le paganisme, l’hérésie et l’impiété ont dirigées contre l’Église. Nous allons donc assister à une décadence dans ce siècle où le sensualisme, comme une plaie hideuse, va s’étendre sur nos provinces et envahir une grande partie du monde civilisé. De distance en distance, nous verrons la cité de l’Archange jeter un dernier éclat; mais, partageant enfin le sort de la France, elle disparaîtra pour un temps sous le flot de la révolution.
De 1703 à 1719, l’abbé commendataire qui avait succédé à Étienne le Bailly de Hautefeuille, s’appelait Jean Frédéric Karq. Il était né à Bamberg, en 1648. Jeune encore, il mérita la confiance de son évêque et reçut le titre de doyen de Munich; il entra plus tard dans les conseils intimes de l’électeur de Bavière, et fut nommé grand chancelier de l’électeur de Cologne. Ses brillantes qualités et sa haute noblesse lui valurent le titre «d’abbé très illustre.» A l’exemple de ses prédécesseurs, il laissa aux religieux du Mont l’entière administration du monastère et se montra pour eux d’une bonté vraiment paternelle; mais il ne veilla pas aux intérêts de son abbaye et ne signala sa prélature par aucun acte important. Une lettre datée du 8 avril 1706, et écrite à Mabillon par le prieur Julien Doyte, nous révèle la véritable situation du Mont-Saint-Michel à cette époque. Mabillon avait demandé le dessin de l’abbaye avec les renseignements qui pouvaient lui servir pour ses Annales. Julien Doyte lui écrivit à peu près en ces termes: «Je ne sais si j’ai répondu à la lettre que Votre Révérence m’a fait l’honneur de m’adresser au sujet de notre monastère. Dans le doute où je suis, j’aime mieux lui écrire deux fois que de manquer à une. Je dois lui avoir dit que j’ai cherché le dessin de notre abbaye fait par nos pères; mais inutilement.» Il avouait ensuite qu’il n’avait personne assez habile pour refaire ce travail; ce qu’il regrettait vivement, parce que le Mont-Saint-Michel méritait sans contredit de figurer à la première place dans l’œuvre du savant bénédictin. Il ajoutait plusieurs détails dont voici les principaux: «La fontaine de Saint-Aubert est au bas d’un grand escalier qui descend au pied de notre bâtiment sur la grève. Elle se trouvait autrefois renfermée dans une tour que la mer a détruite; c’est un grand puits élevé de quinze à vingt pieds de la grève. Au premier étage de la Merveille sont de grandes salles voûtées; au deuxième étage est le réfectoire, la cuisine, la salle des chevaliers, au bout de laquelle est l’escalier qui descend à la fontaine de Saint-Aubert; au troisième étage, est un dortoir avec le cloître; au quatrième étage, un deuxième dortoir, au-dessus du premier, et surmonté lui-même d’un cinquième étage, où est la classe d’un bout et de l’autre un grenier.»
A ces renseignements curieux, Julien Doyte en ajoutait d’autres qui n’ont pas moins de valeur: «Du côté du midi, dit-il, on a joint à ce bâtiment un autre petit corps de logis qui ne commence qu’au deuxième étage, c’est-à-dire au plain-pied du réfectoire. Il y a quatre étages; le premier sert de lavoir, le deuxième est la chambre des hôtes; les autres n’occupent qu’une petite partie du bout du dortoir joignant le cloître, parce que, s’ils s’étendaient tout le long du dortoir, ils en déroberaient le jour et les cellules en seraient inutiles; ils en occupent trois qui ne servent de rien. Le troisième étage est une chambre commune et le quatrième, la bibliothèque. Il n’y a qu’une espace de six à sept pieds entre le rond-point de l’église et ce petit corps de logis qui sert d’entrée au monastère.» Julien Doyte terminait sa lettre en s’excusant de ne pouvoir contribuer à l’œuvre de Mabillon: «Il seroit trop juste, ajoutait-il, que notre monastère contribuast à la gravure des planches, et si j’en avois eu la nouvelle quand notre premier procureur étoit à Paris, je l’aurois chargé de donner quelque chose à votre révérence; mais il me seroit plus facile de tirer de l’eau de notre rocher que de l’argent de nos officiers. Et en vérité, quand ils le voudraient, ils ne le pourraient pas à présent; la misère est si grande que cela passe l’imagination (Bibl. Nat., f. fr., n. 19,652).»
Il faut conclure de cette lettre que le niveau des études avait déjà baissé au Mont-Saint-Michel. Outre que le frère Doyte lui-même n’était pas familier avec la langue française, il ne se trouvait pas dans le monastère un homme capable de fournir à Mabillon le dessin qu’il
Fig. 125.—Armoiries du Mont en 1733. Écu semé de coquilles avec un chef de France timbré d’une mître et d’une crosse, embrassé par deux palmes. Archives nationales.