désirait; toutefois, il existait encore une classe reléguée au dernier étage, à côté du grenier. Nous voyons aussi combien est fausse l’idée que plusieurs écrivains modernes se sont faite de la richesse des moines du Mont-Saint-Michel. Les revenus de l’abbaye, il est vrai, atteignaient encore le chiffre de quarante à cinquante mille livres; mais il fallait en défalquer vingt-sept mille pour le titulaire de la commende, plus douze à quatorze mille pour les charges annuelles. Si l’on ajoute à cela les vexations de tout genre, les difficultés avec les fermiers, les procès ruineux, on comprendra que la modicité des ressources fut plutôt un écueil pour les religieux que le faste et l’opulence.
De 1721 à 1766, un homme, issu d’une illustre famille, Charles-Maurice de Broglie, quatrième fils de Victor-Maurice de Broglie, maréchal de France, porta le titre de commendataire du Mont-Saint-Michel, et en perçut la mense abbatiale. Sa prélature, l’une des plus longues de cette histoire, est loin d’être l’une des plus riches en souvenirs pour le culte de l’Archange. Louis XV sembla marcher d’abord sur les traces de ses glorieux ancêtres. Il reçut le collier de l’Ordre le 1ᵉʳ septembre 1715; l’année suivante, il chargea le maréchal d’Estrées de présider en son nom les assemblées générales et d’user de toute son autorité pour réformer les abus, faire observer les règlements et veiller à l’honneur de la chevalerie; en 1722, il fit à l’église de Reims un présent digne de la magnificence royale: «C’est, dit Piganiol, un soleil d’argent doré, du poids de cent-vingt-cinq marcs;» il est soutenu par deux anges: l’un, qui est saint Michel protecteur de la France, offre à Dieu l’épée royale, et l’autre lui présente la couronne. Au milieu s’élève un socle, auquel sont agrafés deux cartouches, ornés des armes de France et remplis par l’inscription suivante: «Louis XV, roi de France et de Navarre, couronné à Reims en la XIIIᵉ année de son âge et la VIIIᵉ de son règne, le XXV d’octobre 1722, par Armand-Jules de Rohan, archevêque, duc de cette ville, premier pair de France, fit au jour de son sacre ce don à l’église de Reims.» Le monarque parut aussi s’intéresser au Mont-Saint-Michel. Par ordre de Sa Majesté, le sieur de Caux, ingénieur en chef sur les côtes de Normandie, fut chargé en 1731, de faire le devis des réparations que nécessitait l’état des remparts. Ce devis atteignit la somme de 37,146 livres que l’on préleva «sur tous les habitants taillables des trois généralités de la Province.»
Louis XV commit une faute regrettable en ouvrant de nouveau la prison qui était restée fermée pendant une partie du règne précédent. Au mois d’août 1745, Victor de la Castagne, connu sous le nom de Dubourg, fut enfermé dans une cage de fer. Il appartenait à une famille catholique de la ville d’Espalion en Rouergue, et avait reçu dans sa jeunesse une éducation solide et brillante; mais il s’affilia plus tard à des intrigues politiques, trahit la cause qu’il devait défendre, et mit sa plume au service des cours étrangères. Retiré à Francfort, il composa des libelles diffamatoires, et les répandit à profusion sous le titre du Mandarin et de l’Espion chinois. Voltaire lui-même, dans ses remarques sur les mensonges imprimés, le compte parmi ces pauvres scribes en robe de chambre et sans bonnet de nuit, sans meubles et sans feu, qui compilent et qui altèrent des gazettes. Pendant son séjour au Mont, il fut traité par les moines avec la plus grande humanité; le sous-prieur le visita souvent et usa de son influence pour obtenir sa liberté; afin de le préserver du froid et de l’humidité, il lui procura une robe de calmande avec un gilet d’étoffe, et fit couvrir sa cage de larges planches de bois. Dubourg fut insensible à toutes ces marques de charité et ferma son cœur au repentir. Dans son désespoir, il refusait de prendre toute nourriture, et les religieux, pour l’empêcher de mourir de faim, lui faisaient avaler du bouillon «par force avec un entonnoir.» Il mourut dans un accès de folie furieuse, la nuit du 26 au 27 août 1746. Nous voyons par là ce qu’il faut penser du roman inventé et accrédité par un certain nombre
Fig. 126.—Cachet de Ch. Maurice de Broglie, abbé commendataire du Mont-Saint-Michel. 1765. Archives nationales.
d’auteurs modernes. Pour jeter l’odieux sur le règne de Louis XIV, ces écrivains ont avancé que Dubourg, «protestant hollandais,» homme de mérite et «patriote inflexible,» fut victime de la tyrannie du grand roi. Afin de rendre le tableau plus émouvant, ils ont imaginé une lettre touchante écrite par le prisonnier à son épouse et à ses enfants «chéris» peu de jours avant sa mort; puis, comme dernier trait, ils ont dépeint le malheureux expirant sur la paille, épuisé par cinq années de souffrances, et «dévoré par les rats.» Or, nous l’avons vu, Victor de la Castagne était né d’une famille catholique française; comme preuve de son patriotisme, il avait vendu sa plume aux ennemis de la France; interné au Mont plus de trente ans après la mort de Louis XIV, il y mourut au bout d’une année de détention, non point dévoré par les rats, mais emporté par un accès de désespoir et de folie; de plus, il est certain qu’il ne fut jamais marié.
En 1776, le nombre des prisonniers s’élevait à dix-huit, dont trois s’évadèrent à la faveur d’un incendie qui éclata dans le château. L’année précédente, le trop célèbre Loménie de Brienne avait été nommé à la commende du Mont-Saint-Michel, après la mort de Charles-Maurice de Broglie; mais, trois ans plus tard, il échangea son abbaye pour le riche monastère de Froidmont, au diocèse de Beauvais.
Malgré ces épreuves, l’abbaye «royale» de Saint-Michel, comme elle s’appelait alors, attirait toujours une multitude considérable de pèlerins et un chroniqueur a pu dire en plein dix-huitième siècle: «Le Mont-Saint-Michel est un des plus fameux pèlerinages de la France, particulièrement pour les gens de basse naissance, qui y vont par troupes en été.» Au mois de mai 1777, le comte d’Artois, qui devait ceindre la couronne sous le nom de Charles X, et quelques mois après le duc de Chartres, qui fut plus tard Louis-Philippe, visitèrent le Mont dans un voyage qu’ils faisaient en Normandie et en Bretagne. Le comte d’Artois ordonna la démolition de la fameuse cage, et le duc de Chartres lui donna le premier coup de hache. Ces deux princes furent les derniers qui courbèrent le front devant l’autel de l’Archange, avant la grande catastrophe. Des confréries et des corporations avaient encore saint Michel pour patron spécial; mais le nombre en diminuait peu à peu à mesure que la révolution approchait. Les boulangers invoquaient déjà saint Honoré; cependant ils n’oubliaient point leur premier chef. Ceux des Andelys, par exemple, avaient toujours saint Michel pour patron. L’ordre institué par Louis XI comptait parmi ses membres des hommes de mérite; néanmoins l’esprit chevaleresque diminuait de plus en plus, et désormais le collier était donné de préférence aux hommes qui se distinguaient par leur savoir. Quelques confréries prirent des mesures pour se maintenir dans leur ferveur primitive. Le 24 mai 1767, au retour d’un pèlerinage au Mont-Saint-Michel, les membres de la confrérie de Vimoutiers, au nombre de vingt-deux, s’engagèrent entre autres choses à assister avec leur costume aux processions du saint sacrement «sous peine de 12 sols,» à éviter dans les réunions toute parole blessante «sous peine de 4 sols,» à faire dire chacun une messe pour les frères défunts, à tenir leur «pique bien propre et sans rouille sous peine de 2 sols,» et enfin à ne pas faire servir les ornements de la compagnie à des usages profanes «sous peine de 12 sols.»
En 1787, le cardinal Louis-Joseph de Montmorency-Laval, évêque de Metz et grand aumônier de France, reçut la commende du Mont-Saint-Michel, dont il prit possession le 2 mai de l’année suivante. Cet illustre rejeton d’une des plus anciennes familles du royaume devait clore la liste des abbés, qui, pendant plus de huit siècles, gouvernèrent le Mont-Saint-Michel. Il serait difficile de trouver dans l’histoire profane une série d’hommes plus célèbres, plus influents, et, sauf de rares exceptions, plus vertueux et plus fidèles à leurs devoirs. Un passé si glorieux ne devait pas protéger l’abbaye royale contre les envahissements et la barbarie de la Révolution. Dès l’année 1790, le prieur, dom Maurice, comparut devant les officiers d’Avranches pour se conformer à un édit de l’Assemblée nationale, et donner l’inventaire de tous les biens meubles et immeubles que possédait le monastère. Le 12 octobre de l’année suivante, 1791, les représentants du district d’Avranches vinrent avec une voiture «chercher les trésors, diamants, rubis et une partie des ossements de plusieurs saints qui étaient au Mont-Saint-Michel.» Le même jour, le procureur-syndic fit enlever les «calices, coupe, saint ciboire et soleil, avec trois mitres et ce qui était précieux sans aucune réserve.» Le 21 et le 22 novembre, on fit descendre la sonnerie de la tour, excepté le timbre de sauvetage et la grosse cloche qui porte le nom de l’abbé Jean-Frédéric Karq. Les habitants de Beauvoir échangèrent deux de ces cloches pour les leurs; les habitants de Genets s’emparèrent des autres, le 22 décembre 1791. La veille, deux commissaires d’Avranches avaient emporté «tous les titres et papiers du chartrier et tous les ornements de la sacristie.» La ruine était complète. Les beaux manuscrits du moyen âge, achetés à grands frais et copiés avec soin, gisaient pêle-mêle dans une salle du district, et les ossements des saints étaient dispersés ou détruits. Le chef de saint Aubert lui-même n’échappa point au pillage, et la montagne, que le bienheureux pontife avait choisie pour le lieu de son repos, se vit dépouillée de son plus précieux trésor. (Livre blanc de la Commune du Mont-Saint-Michel.)
Ces désastres n’étaient que le prélude de scènes plus tristes et plus sauvages. La convention enferma dans le château trois cents prêtres dont la plupart étaient trop avancés en âge pour être déportés. Ils furent traités avec la dernière barbarie. Non seulement ils étaient privés de la nourriture nécessaire pour le soutien d’une vie chancelante et épuisée par la souffrance; mais on voulut aussi leur enlever la consolation suprême que le captif trouve dans la prière. D’après un ordre émané de l’autorité supérieure, le comité républicain s’empara de tous les bréviaires des prisonniers, à l’exception d’un seul qui échappa aux perquisitions les plus minutieuses; encore celui-ci fut-il rongé par les rats pendant la nuit. Les membres de la commission ne montrèrent pas moins d’ignorance que de cruauté. Ayant mis la main sur un Homère imprimé en grec, ils jugèrent que l’Iliade était un livre de prières et que la gravure du poète placée au frontispice devait être l’image d’un saint; en conséquence, ils se saisirent du volume. D’autres, non moins avisés, prenaient saint Michel pour le génie de la liberté; ce qui, paraît-il, les empêcha de détruire sa statue en quelques localités. Le casque de l’Archange leur semblait être le bonnet phrygien; la balance et l’épée représentaient à leurs yeux la justice et la force du peuple; le dragon palpitant sous les pieds du céleste vainqueur était pour eux le symbole et l’image de la tyrannie, c’est-à-dire de la royauté.