Parmi les nobles victimes entassées au Mont-Saint-Michel figuraient le curé d’Avranches, nommé Pierre Cousin, Guillaume David, Georges Durel, Jacques Antoine Joubert, Osouf, prêtre de Cametours, et Denys, grand chantre de la cathédrale d’Avranches. Dans un seul jour la gendarmerie de Coutances conduisit cinquante et un ecclésiastiques au Mont-Saint-Michel. La cité de l’Archange portait alors le nom dérisoire de Mont-Libre, et le drapeau rouge fut arboré sur une tour qui prit le nom de Tour de la Liberté. Le 21 novembre 1793, les Vendéens marchèrent sur Granville. «Un détachement de cavalerie se porta au Mont-Saint-Michel et délivra les prêtres qu’on avait entassés dans la forteresse; ils avaient eu tant à souffrir que la plupart se trouvèrent hors d’état de suivre leurs libérateurs.» Les Vendéens, que le Livre de la commune du Mont appelle «des brigands,» détruisirent l’arbre «chéri» de la liberté, s’emparèrent des clefs de la ville et couchèrent au Mont. Le lendemain et les deux jours suivants, ils enclouèrent les canons après avoir jeté les boulets dans les grèves, abattirent les pavillons et les emportèrent, à l’exception du drapeau rouge.
Le départ des Vendéens laissa le Mont-Saint-Michel au pouvoir de la Révolution. Il est difficile de se figurer quel spectacle offrit dès lors cette cité autrefois si brillante. Des mains sacrilèges avaient pillé le trésor de la basilique; le cloître, habité naguère par les enfants de saint Benoît, servit d’asile aux débris de nos guerres civiles; la cité des reliques et des livres était transformée en prison d’État; les louanges de Dieu ne retentissaient plus sous les voûtes de la basilique; les prêtres et les religieux qui avaient habité le Mont depuis la prélature du cardinal de Montmorency, étaient morts ou dispersés. De ce nombre étaient J. B. Mazier, curé de la paroisse, et Pierre-François Morilland, son vicaire; dom François Maurice, prieur de l’abbaye, et son frère; Michel Pichonnier, sous-prieur, et les religieux Lamy, Suhard et La Tour, dom Carton, cellérier, dom Dufour, ancien professeur de théologie, et quelques autres qui nous sont inconnus. Désormais la catastrophe semblait irrémédiable, et l’œil, en plongeant dans l’avenir, ne pouvait entrevoir le jour de la restauration; cependant tout espoir n’était pas éteint au fond des cœurs, et saint Michel veillait toujours sur son moutier et sur la France.
De 1793 à 1863, c’est-à-dire pendant une captivité de 70 ans, plus de quatorze mille détenus gémirent dans la prison du Mont-Saint-Michel. La cité radieuse du moyen âge offrait l’aspect d’un cadavre mutilé; les trois dernières travées de la nef romane et la belle façade de Robert de Torigni étaient remplacées par le portail grec, «dont le seul mérite est de rendre complet le cours d’architecture, qu’on peut suivre au Mont-Saint-Michel.» Au sommet de l’édifice que dominait autrefois l’image de l’Archange, le Directoire fit placer un télégraphe pour correspondre à la ligne de Brest à Paris. La milice, qui faisait la garde sur la côte, fermait l’entrée de la ville aux visiteurs et isolait les malheureux captifs de toute communication avec le dehors. Cette surveillance devint encore plus active après le décret de 1799. L’administration centrale de la Manche, irritée d’apprendre que Jacques des Touches avait été délivré de la prison de Coutances, ordonna d’employer «des précautions multiples et journalières» afin d’empêcher l’évasion «de plusieurs chouans détenus» dans les cachots du «Mont-Libre.»
Napoléon ne montra ni plus de respect pour l’abbaye, ni plus de goût pour les chefs-d’œuvre du génie chrétien. En vertu d’un décret du 6 juin, publié le 12 du même mois et signé par le comte Daru, ministre secrétaire d’État, l’empereur ordonna de conserver «la maison de force» du Mont-Saint-Michel; en même temps il enjoignit au département de se charger des frais de réparation et d’y consacrer immédiatement une somme de 20,000 francs. En 1814, monsieur Demons, curé de Cherbourg, se munit d’une lettre du sous-préfet d’Avranches et d’un laisser-passer du maire de la ville, et se présenta au concierge du château, qui le reçut avec politesse et lui permit de visiter la prison. Le nombre des détenus s’élevait alors à deux cents; les hommes travaillaient dans la salle des chevaliers et les femmes dans le réfectoire des moines; leur occupation principale était «la filature du coton.» On avait vendu les fameuses stalles du chœur et la basilique était dépouillée de ses ornements les plus précieux. Monsieur Demons sortit l’âme brisée de douleur et les yeux mouillés de larmes. L’avénement de Louis XVIII sur le trône de France laissait espérer des jours meilleurs pour le sanctuaire où tant de rois étaient venus placer leur couronne sous la protection de l’Archange; mais le monarque n’imita pas ses ancêtres, et, cédant aux vues d’une politique toute humaine, il infligea une nouvelle flétrissure à l’ancienne abbaye. En vertu d’un décret donné au «château des Tuileries,» le 2 avril 1817, et publié le 6 du même mois avec la signature de Laîné, ministre de l’intérieur, secrétaire d’État, le Mont-Saint-Michel fut constitué «maison de force» pour les individus «des deux sexes» condamnés à la peine des travaux forcés. Le même décret portait que le Mont serait pareillement affecté «aux condamnés à la déportation,» jusqu’à leur départ pour une destination définitive. L’ordonnance royale prescrivait en même temps d’installer de nouveaux ateliers dans l’abbaye, afin de procurer du travail aux prisonniers. Des religieuses connues pour leur dévouement, les Filles de la Sagesse
Fig. 127.—Incendie du Mont-Saint-Michel, le 23 octobre 1834. Dessin de M. H. Scott, d’après un croquis du temps.
de Saint-Laurent-sur-Sèvre, furent chargées du soin des malades et des infirmes. L’administration générale du Mont-Saint-Michel fut confiée à des directeurs dont un certain nombre négligèrent les réparations les plus urgentes, ou mutilèrent les plus belles parties de la Merveille et de la basilique. La nef romane avec plusieurs chapelles, le réfectoire, le cellier, l’aumônerie furent divisées en deux ou trois étages, pour servir de salle à manger, de dortoirs et d’ateliers; la sacristie actuelle était alors une cuisine et le bras du transept que les pèlerins ont décoré de bannières et d’oriflammes, fut longtemps encombré de malheureux captifs qui traînaient aux pieds de lourdes chaînes de fer. Il n’est pas sans utilité de parcourir la liste des prisonniers qui ont été détenus à cette époque au Mont-Saint-Michel. Les nombreuses victimes de 1793 furent remplacées par Chastenaix, le Moine et la Houssaye, chefs de l’armée royaliste. Le pamphlétaire Babœuf, le sabotier Mathurin Bruno, qui se disait Louis XVII, fils du roi martyr, et Le Carpentier, conventionnel et régicide, subirent tour à tour les rigueurs de la captivité. Bientôt Colombat, Blanqui, Stuble et Barbès expièrent dans les cellules du château le sang répandu sur les barricades de Juillet. Quel singulier contraste dans ces destinées et quelle étrange vicissitude dans ces phases de nos révolutions!
Le Mont-Saint-Michel subit un désastre d’une autre nature. En 1834, un incendie se déclara dans la nef de l’église, sur le minuit; bientôt le feu détruisit les ateliers «de chapeaux» et gagna la toiture. Des flammèches emportées par le vent tombaient dans la ville et jusque sur les grèves. Pendant cette nuit lugubre, le directeur de la maison centrale, le curé de la ville, la garnison, les détenus eux-mêmes rivalisèrent de zèle et de dévouement ([fig. 127]). L’aumônier, monsieur l’abbé Le Court, montra tant «d’habileté, de sang-froid et de courage,» qu’il parvint à circonscrire le foyer de l’incendie. Sa belle conduite lui mérita la croix d’honneur.