M. de Courpière haussa les épaules et jugea stupide et malveillante cette allusion au beau temps de lady Ventnor. Comme je ne suis pas à une contradiction près, je m’empressai d’ajouter :
— Ne compte pas sur moi jusqu’à sept heures. Je n’ai pas trop de toute la journée pour organiser la soirée.
J’y rêvais déjà. Mais je fus d’abord découragé. Il est incroyable combien Paris offre peu de ressources. Nous ne savons point que montrer à nos hôtes de passage. C’est aussi que nous préjugeons qu’ils ne veulent rien voir hors les cafés-concerts et les bas-fonds. Je méditai une tournée des grands-ducs, et ne pouvais point, en effet, méditer autre chose, mais je n’en fus pas plus fier, quand je m’avisai subitement que, si lady Ventnor nous accompagnait (et j’y comptais bien), cela cesserait d’être banal, après ce qu’elle nous avait dit ce matin de ses souvenirs de Saint-Lazare. Je résolus de lui en suggérer d’autres et de la traîner en de certains lieux où elle rencontrerait des fantômes du passé, cependant que son mari s’y amuserait au présent.
J’avais mené, depuis l’entrée du roi, une manière d’enquête touchant notre nouvelle amie : je le confesse avec honte, non pour l’indiscrétion de la chose, mais pour la pédanterie. J’étais allé à la Bibliothèque nationale, où j’avais consulté les tables des ouvrages, trop rares jusques ici, consacrés à l’histoire anecdotique du second Empire. J’avais à tout hasard feuilleté la Grande Encyclopédie, et j’avais eu la surprise d’y trouver un article de quelques lignes sur la Solférino. Mes documents ne concordaient que sur un point, à savoir que cette personne avait fait un stage dans les régions les plus humbles de la galanterie, mais qu’elle s’était illustrée ensuite à Mabille et à Valentino, en levant la jambe plus haut que nul ne l’avait fait encore et que nul ne l’a fait depuis. Les chroniques ne mentionnaient point ses liaisons ultérieures, qui sont pourtant de l’histoire. Le Larousse la faisait mourir à Paris pendant le siège, apparemment comme il fait mourir Bonaparte après le 18 brumaire. Un autre dictionnaire la tuait à Londres vers la même époque ; et un seul la disait mariée, mais à un seigneur sans importance, et point à lord Ventnor.
Pour remémorer à la marquise ses succès chorégraphiques, je décidai que nous passerions une heure au Jardin de Paris. Pour le second point, je donnai des instructions à un policier de mes amis, que je pris soin de requérir : je l’invitai à ne nous point trop faire voir de repaires d’apaches, mais le plus possible de ces autres repaires où je pensais que lady Ventnor avait dû séjourner, si j’entendais bien ce que la Grande Encyclopédie appelle les régions les plus humbles de la galanterie.
Nous sommes blasés d’offrir à nos hôtes la tournée des grands-ducs, mais ils ne sont point blasés de la faire, et quand on leur propose cette partie ils s’écrient de joie comme si c’était une merveille. L’annonce d’une visite au Jardin de Paris, et ensuite dans les bas-fonds, me valut une ovation, encore que nul ne soupçonnât ce qu’il y avait, en l’espèce, d’ingénieux dans mon programme. Je n’avais pas prévu moi-même une autre note comique : nos futurs compagnons de fête n’avaient guère la mine d’être montrables où je les pensais conduire. Ils étaient dix hommes, outre M. de Courpière et moi ; nous n’en connaissions que cinq, qui étaient des habitués, et choisis parmi les plus compassés : les cinq autres allaient jusqu’au vénérable, et portaient de ces barbes blanches qu’on ne met qu’en cérémonie, comme le gilet blanc. Mais je m’attardai peu à les considérer, je ne prêtais attention qu’à lord Ventnor.
Dès qu’on le voit, on ne saurait plus rien voir ni personne que lui, ni détourner la vue, quand il vous en intimerait l’ordre, appuyé d’injures et de soufflets. Il marquait, je dis ceci à la lettre, dix-sept ans, — même de corps : athlétique, mais adolescent, — mais surtout de visage ; et je sais bien que ses compatriotes à la mode ont aboli la vieillesse en rasant le poil des lèvres qui la trahit ; mais, par pudeur, ils fixent à la trentaine au moins l’âge dont ils ne se désisteront plus, et ils n’osent point cette fraîcheur, ce velouté, ces joues pleines, ce clair et candide regard. L’on avait beau se dire que ces invraisemblances étaient le chef-d’œuvre de l’hygiène ou de l’artifice, et que notamment des cheveux de vieillard ne pouvaient être si blonds que par l’effet de quelque teinture, on n’arrivait pas à revenir sur cette première estime de son âge, même en profitant de la fascination qu’il exerçait pour l’observer sous le nez, en myope, et comme à la loupe. On remarquait, au plus, à la longue, qu’ils étaient peut-être vitreux, ces yeux clairs, et que l’innocent regard s’y éteignait par instants. L’âme se révélait vide. Mais alors un vertige interrompait brusquement la fascination. Malgré moi, je me rejetais en arrière, je fermais les yeux : quand je les rouvrais, la douce lueur intermittente s’était déjà rallumée au fond des siens. Une seule fois je réussis à ne pas abaisser mes paupières pendant une de ces éclipses ; et l’étrange regard vide que je regardais me fit souvenir d’un poème en prose de Baudelaire : « Les Chinois voient l’heure dans l’œil des chats… — Que cherches-tu dans les yeux de cet être ? Y vois-tu l’heure ?… — Oui, je vois l’heure ; il est l’Éternité. »
Il ne se faisait remarquer que par cette jeunesse, il était froid, et si parfaitement bien élevé qu’on ne s’avisait point d’y prendre garde. Il parlait peu, quoique sa femme lui fît les honneurs de la conversation. Elle s’y entend à merveille, et je n’eus jamais une occasion meilleure de surprendre ses procédés. Elle ne dit elle-même presque rien quand elle tient son emploi de maîtresse de maison ; elle évite l’esprit ; elle est insipide ; de loin en loin elle hasarde une réflexion qui, à première vue, paraît oiseuse, ou pose une question naïve et affecte d’improbables ignorances. Mais ce sont là des roueries, qui ont toutes pour objet, et effectivement pour résultat, de donner le branle à un des causeurs présents, qui marche aussitôt, et ne se doute point, la plupart du temps, qu’elle l’a poussé. Comme il fallait, ce soir, tout ramener à lord Ventnor, on devine qu’il n’était question que d’antiquités. Cela était, tranchons le mot, assommant, et eût même été insupportable sans le divertissement de la nourriture, exquise et copieuse à l’ancienne mode. Heureusement que je n’avais pas à craindre, de surcroît, que M. de Courpière ne lâchât quelques sottises ; car il a, en ces matières, une sorte de compétence à force d’avoir acheté, du moins pour le dix-huitième siècle ; et il dit même, à propos de Perronneau, quelque chose d’assez fin, dont je ne me souviens plus ; mais ces discours de commissaire-priseur me semblaient être une préface peu appropriée à l’exploration qui devait suivre.
Lord Ventnor ne fit qu’une allusion, bien fortuite, aux mystères où ses convives se flattaient d’être initiés tout à l’heure. Dans sa « librairie », où nous allâmes fumer, il nous montra des livres à figures, extrêmement licencieux : mais il suffit qu’ils ne soient pas à la portée de toutes les bourses. Lord Ventnor, en les feuilletant, n’était pas moins collégien, au contraire, et son regard demeurait pur, mais ses mains tremblaient. Il se fit alors comme un déchirement et un demi-jour dans ma mémoire, et j’allai dire à lady Ventnor (qui nous avait suivis, mais se tenait à l’écart) :
— Madame, cela est singulier : il me semble que j’ai déjà vu lord Ventnor.