— Oui, dit-elle, dans un livre.

— Quel livre ?

— La Faustin, d’Edmond de Goncourt. Il y a là un personnage qui lui ressemble, un Anglais sadique…

— Ah !… fis-je, étonné de l’épithète, et surtout gêné de me rappeler que, le matin même, j’avais lu dans le journal des Goncourt, à la date de 1862 : « Dîné ce soir chez la Solférino. » Suivait un de ces portraits en deux lignes que les gens de lettres croient on ne peut plus flatteurs, et qui donnent à la personne portraite des démangeaisons de leur arracher les yeux. — Vous avez connu les Goncourt ? dis-je, à peine avec un soupçon de malice.

— Oh ! répondit-elle, très peu. Je ne les ai eus qu’une fois à dîner, en 1862 je crois.

La précision du souvenir me fit rougir.

— Vous pourrez vérifier, ajouta-t-elle.

Je tournai la tête, et je m’amusai fort d’un changement que j’observai soudain dans les physionomies. Le bon dîner, les grands crus, et peut-être aussi les livres à figures, opéraient. On demandait à partir tout de suite, et les plus vieilles-barbes étaient les plus enragés. Ils proposaient même de descendre d’abord dans les bas-fonds et de renoncer au Jardin de Paris. Mais j’y tenais. Je fis une objection sans réplique : c’est là que j’avais rendez-vous avec mon policier. Je ne vis plus lady Ventnor, et je craignis qu’elle ne nous eût brûlé la politesse ; mais elle n’avait disparu que pour changer de toilette, elle revint presque aussitôt, tout en noir, fort simple, avec un chapeau qui nous fit soupirer d’aise : car il était fort petit, de taffetas noir, avec des roses par-dessous, comme une capote de l’ancien temps ; il n’y manquait que les brides.

Pour être plus sûr qu’elle ne m’échapperait point, je voulus monter dans son automobile, où prit également place M. de Courpière. Les vieux hommes ne protestèrent point contre cet accaparement : ils pensaient à autre chose. Nous n’eûmes guère le loisir de causer, jusqu’au Jardin de Paris : la course fut brève. Je demandai seulement à la marquise si jamais elle avait eu la curiosité de s’aventurer dans un bal public, et elle me répondit : « Non, je n’y suis jamais retournée. » Cette réplique me parut pleine de promesses, et, aussitôt arrivés, je me hâtai de la faire asseoir près du quadrille, en lui disant :

— Je regrette que Mabille et Valentino n’existent plus ; je ne pouvais vous amener qu’ici.