— Revenons à Chérubin.

— Oui. Ah ! il était déluré ! On était alors précoce dans l’armée de la fête, comme aujourd’hui dans l’armée du crime. Mon Chérubin faisait la fête, mais il n’avait pas perdu sa fraîcheur, ni une certaine naïveté qui ne passait pas encore pour ridicule. Avec les désirs d’un homme, il avait les tendresses d’un enfant. Croiriez-vous qu’en ce temps-là on aimait ainsi, d’amour, même des filles faciles, avec qui on passait les nuits à souper et pour qui on jetait l’argent à pleines mains ! Et nous-mêmes, nous ne nous gênions pas pour aimer.

— Vous auriez eu bien tort de vous gêner ! Mais j’ai peur que nous ne touchions déjà au dénouement de votre idylle. Elle est charmante : je trouve seulement qu’elle manque un peu de péripéties et d’imprévu.

— Détrompez-vous. J’avais connu Chérubin vingt-quatre heures trop tard, et ce retard suffit à nous susciter des obstacles dont nous ne vînmes jamais à bout. Il faut vous dire qu’aux Délassements tous les hommes fréquentaient chez toutes les femmes : chacune avait pourtant son groupe d’amis particuliers. Les miens étaient les plus brillants, ils descendaient tous des généraux et des maréchaux du premier Empire. Ils eurent un jour la fantaisie d’inscrire leurs noms sur les murs de ma loge : on eût dit d’un pilier de l’Arc de Triomphe. Heureusement que je n’ai pas à vous parler de chacun d’eux individuellement : je ne trouverais jamais assez de pseudonymes dans le cortège des rois de la Belle Hélène, et puis ce récit finirait par n’avoir ni queue ni tête. Vous avez deviné qu’un de ces descendants de maréchaux était plus singulièrement mon seigneur et maître, s’il ne l’était pas trop exclusivement. Il n’avait guère qu’un droit chronologique : il était arrivé le premier. Il m’amena dès le lendemain les petits-fils des compagnons d’armes de son grand-père et, parmi eux, mon Chérubin.

« Ce ne fut pas le coup de foudre classique, et je ne vous dirai pas qu’il rougit et pâlit à ma vue ; mais nous devînmes dans l’instant même aussi intimes camarades que si nous nous fussions connus toujours. Le résultat de cette intimité allait de soi, la question ne fut même point posée. Enfin cela était si naturel et inévitable que mon Chérubin ne se faisait aucun scrupule de tromper son meilleur ami. Mais, en attendant, cela n’en finissait point de se réaliser, et pour les raisons les plus futiles, mais les plus insurmontables. Nous ne nous quittions pas : mais nous étions trois à ne pas nous quitter, même sans compter les autres. Je ne me souviens pas d’avoir été seule une minute, à cette époque de ma vie, ni pour manger, ni pour dormir, ni pour changer de costume au théâtre ou, à la ville, de chemise. Vous riez quand on vous dit d’une actrice : « Elle est honnête, elle n’aurait pas le temps. » Je vous jure que je n’ai pas eu le temps. Je n’ai pas trouvé l’heure, que dis-je ? le quart d’heure nécessaire. Et pourtant je l’aimais bien…

Elle se tut.

— Madame, dis-je, l’entr’acte va finir.

— Je me demande même, reprit-elle avec un peu de mélancolie, comment nous avions pu nous assurer de notre désir réciproque et du dépit que nous causaient ces perpétuels contretemps. Ce ne pouvait être qu’en de bien fugitifs apartés, ou à mots couverts, par des allusions, des ironies. Non, cette intrigue ne fut point banale, pas même en paroles, puisque nous en dîmes si peu. Il nous fallut, pour la mener ainsi, bien de la rouerie, de l’esprit même. Mon Chérubin n’était pas spirituel de profession, comme les faiseurs de nouvelles à la main ; mais il avait ce genre d’esprit qui vient aux garçons comme aux filles, et aussi celui du « boulevard » : cela encore a existé…

« Nous ne faisions pas l’amour à la lettre, mais nous faisions tout le reste, je veux dire des courses partout où il fallait se montrer, de grandes promenades au Bois de Boulogne (à l’heure de mes répétitions), et chaque soir, après le théâtre, nous soupions — avec l’autre, avec les autres — au fameux grand 16 du Café Anglais.

— Madame, dit soudain M. de Courpière, il faut absolument que vous y veniez ce soir souper avec nous deux.