— Ce serait une reprise, dit-elle en riant. Non, non, pas de reprises !

— Vous voyez, dis-je, que Maurice a la prétention de tenir encore l’emploi de Chérubin.

— Mon Dieu ! fit-elle, pour le souper je veux bien. Je n’ai jamais refusé un souper…

J’entendis la sonnette de l’entr’acte.

— Ah ! dis-je, Madame, je vous en prie…

— Bien, j’enchaîne. J’ai dit que nous faisions, de l’amour, tout, sauf l’amour : j’entends la fête, et aussi la dépense. Pour me dédommager, et se dédommager lui-même de cette privation, il m’accablait de fleurs, de cadeaux. Je me demandais même (et je ne lui demandais point) comment il y pouvait suffire : car il n’avait rien à lui, et son père, le bouillant Achille, ne passait point pour être fort riche.

— Hélas ! dis-je, je vois poindre le père Duval.

— Nullement. Le bouillant Achille était tout le contraire du père Duval. Il n’avait point de superstitions bourgeoises et il était plein d’indulgence pour son fils. S’il ne lui donnait rien, c’est qu’il disposait lui-même d’un budget de menus plaisirs trop médiocre pour être partagé. Je touche au dénouement de l’aventure, mais vous êtes des gens matériels et vous trouverez qu’elle finit sans avoir jamais commencé. Chérubin jouait, quand je lui en laissais le temps, pour subvenir à mes dépenses. Il perdit. Cela tombait mal, car celui que j’appelle mon seigneur et maître venait lui-même de faire une perte si forte qu’il s’était résolu subitement d’entrer dans la carrière des armes et de partir pour l’Algérie. J’avais enfin une soirée pour Chérubin ! Nous soupions avec des amis, et notamment avec ce duc que l’on a surnommé le duc des halles ; mais, après souper, j’étais libre. Je ne fus point peu surprise, en arrivant au Café Anglais, d’y trouver mon Chérubin flanqué de son père, le bouillant Achille, qui bouillait de m’être présenté.

« La rencontre du père et du fils ne me parut d’abord que piquante. Je ne doutais point que le père ne s’éclipsât à propos. Je prévoyais une scène un peu risquée, avec de la tenue, comme en ce temps-là, et qui se terminerait selon mon désir. Je ne me trompais que sur le dénouement. Le souper fut agréable. Achille était le plus charmant convive : on lui pardonnait après cela de n’être pas un aigle, malgré ses liens de parenté — avec l’aigle précisément. J’admirais l’aisance de Chérubin à se comporter tout ensemble, et comme on le doit quand on soupe, et comme on le doit sous les yeux d’un père. Ils faisaient tous les deux auprès de moi assaut de galanterie, mais sans le moindre soupçon d’une rivalité dont l’idée seule eût été révoltante. Si vous les aviez vus me baiser ensemble les mains (puisque j’en ai deux), vous eussiez avoué que les gens qui savent vivre peuvent tout faire, comme ceux qui savent écrire tout exprimer. Je ne vous répéterai pas nos discours, qui n’en valent point la peine et que je ne me rappelle qu’en gros. Ils n’étaient nullement contraints, mais, sans se réduire jusqu’à la décence, ils n’offensaient point la bienséance. Enfin cette camaraderie du père et du fils ne semblait point du tout choquante : elle était sympathique, gentille, et le plus austère censeur n’y eût rien trouvé à reprendre.

« Je n’en fus pas moins vexée quand, sur les trois heures du matin, le bouillant Achille dit à Chérubin : « Rentrons-nous ? » et que Chérubin le suivit avec la docilité d’un petit garçon. Ce fut le duc des halles qui m’accompagna. En chemin je ne parlai guère, et je lui dis adieu devant ma porte ; mais il me pria de le laisser monter en tout bien tout honneur, vu qu’il avait à me transmettre un communiqué.