«  — Ma pauvre Marguerite, me dit-il, n’ayez pas trop de chagrin. Vous savez que Chérubin a perdu. Il s’est adressé à l’Empereur, qui paie, mais qui impose une pénitence : lui aussi s’est engagé. Il avait pu différer son départ de vingt-quatre heures pour passer avec vous cette dernière soirée ; mais, depuis qu’il doit partir, son père, qui l’adore, ne le quitte ni de jour ni de nuit : c’est pour cela que le bouillant Achille a soupé avec nous et emmené votre amoureux, sans se douter qu’il faisait le malheur de deux personnes. »

« Le pauvre duc des halles fut obligé de me faire des potions calmantes tout le reste de la nuit. Je n’ai jamais tant pleuré de mon existence. Le lendemain, dès midi, je recevais du bouillant Achille un petit rang de perles et une lettre d’excuses bien tournée. Il se traitait de gros maladroit et s’envoyait à tous les diables. Il disait qu’il ne se pardonnerait point d’avoir gâté par égoïsme paternel la dernière soirée de son fils.

« Chérubin m’écrivait par le même courrier. Je ne vous montrerai pas sa lettre d’amour et d’adieu ; mais je vous montrerai la moitié d’une donation de deux cent mille francs qu’il me faisait avec la date en blanc, pour être remplie le jour de son mariage. Je ne puis vous en montrer que la moitié, parce que, l’ayant déchirée le jour même de ce mariage, je lui en ai renvoyé l’autre partie. Il n’a point osé me faire savoir ce qu’il pensait de ce procédé ; mais sa femme m’en a été très vivement reconnaissante et m’a fait remercier officiellement. Elle a même profité d’une rencontre sur un terrain neutre, à la Conversation de Bade, pour me glisser deux mots en passant ; et, depuis, elle m’a toujours saluée. C’est ma première amie femme du monde. »


Le rideau s’était relevé un peu de temps avant que lady Ventnor n’achevât ce récit. Elle dit les derniers mots entre ses dents. Et elle allait se remettre à suivre la pièce quand elle sentit passer dans toute la salle, et jusque sur la scène, un de ces frissons qui échappent aux étrangers mais non pas aux Parisiens, qui sont comme une risée brusque sur un lac calme, et qui avertissent mystérieusement qu’un fait grave vient de se produire, qu’une nouvelle inouïe va se répandre.

— Qu’y a-t-il donc ? murmura lady Ventnor. Il vient d’arriver quelque chose.

LE DRAME

Les spectateurs de l’orchestre se penchaient les uns vers les autres comme pour se transmettre un mot de passe, et faisaient les capucins de cartes. Ils avaient un air de mystérieuse épouvante et d’amusement, un air de friandise et de scandale. Les portes des couloirs restaient entr’ouvertes comme pour maintenir une communication avec l’extérieur. Sur le plateau, la chose était murmurée entre deux répliques par les acteurs qui venaient des coulisses à leurs camarades qui étaient en scène depuis plus longtemps. Au balcon, moins accessible que le parterre, des femmes inquiètes et impatientes tournaient la tête vers les loges, où elles entendaient les portes battre et des gens qui entraient chuchoter. Ma curiosité fut excitée jusqu’à la souffrance. Je croyais que les familiers de lady Ventnor, connaissant la sévérité de ses principes, nous laisseraient languir jusqu’à l’entr’acte. Heureusement, je me trompais.

D’abord, l’ouvreuse vint et tendit à la marquise, en même temps que la boîte de fruits frappés que M. de Courpière avait commandée pour elle, un papier plié en quatre et, faute d’enveloppe, fermé d’une épingle. Elle y jeta les yeux et ne marqua ni surprise ni émotion, mais me le passa aussitôt. Il n’y avait qu’une seule phrase, en style de note ou de dépêche d’agence ; point de signature, que l’écriture, sans doute connue de lady Ventnor, rendait inutile ; et la phrase était pour annoncer que le Président du Conseil d’alors venait de mourir subitement dans un petit salon du ministère, place Beauvau.

— Qu’y a-t-il donc ? demanda M. de Courpière.