Je lui glissai la note, qu’il lut sans plus de frémissement que lady Ventnor ; mais il nous fit voir qu’il a l’esprit bien français. Car il déclara sur-le-champ que ce ministre avait été assassiné, et que c’était encore un coup des francs-maçons.

Je n’imagine pas volontiers que l’histoire ressemble à ces romans de police qui sont présentement si fort à la mode (je l’écris vite avant que la mode ne passe) ; mais j’avoue que l’on ne pouvait guère n’être point troublé par l’opportunité de ce décès. Je rappellerai qu’il y avait à ce moment-là deux France, phénomène aussi fréquent dans notre histoire que les « tournants », et que le Président du Conseil, homme à velléités consulaires, inclinait par snobisme vers celle précisément de ces deux France à laquelle il ne tenait point par ses origines, ni, si l’on peut dire, par ses convictions. Je ne pus me résoudre de croire à un crime maçonnique : car ces deux mots me font hausser les épaules par action réflexe. Mais je demeurai d’accord qu’il y avait quelque chose là-dessous ; et je m’irritai de ne pas savoir et de voir qu’à deux pas de moi le courant des nouvelles, vraies ou fausses, continuait de passer sur l’orchestre, courbant les têtes, et de sentir que j’assistais en aveugle à ce curieux travail d’une cristallisation légendaire, qui veut des siècles ou un instant.

Celle-ci fut instantanée, et les amis de lady Ventnor nous l’apportèrent toute faite, quand ils se décidèrent, vu la gravité des événements, à nous envahir dès le milieu de l’acte. Nous apprîmes par eux que le Président avait reçu vers quatre heures la visite d’une femme : il va de soi qu’on la nommait, car les liaisons de la main gauche finiront par être dans le Tout-Paris. Quand un sexagénaire meurt dans le tête-à-tête, on ne manque jamais d’attribuer cet accident à l’apoplexie ; mais cela est trop simple et, en l’espèce, on ne doutait point que la dame n’eût aidé à la nature. Comme son intérêt n’apparaissait point d’abord, on l’affiliait d’autorité à la susdite secte des francs-maçons, et l’on se rangeait à l’hypothèse déjà hasardée par M. de Courpière, qui me donna l’occasion de hausser les épaules une fois de plus.

Mais ces particularités, que moi je trouvais savoureuses, n’étaient point ce qui excitait le plus nos visiteurs, et j’observai une autre caractéristique des Français, qui est de pressentir et de souhaiter un coup d’État, à la moindre péripétie qui les sort de leur trantran. Les partisans mêmes du régime, et qui le croient inébranlable, tressaillent dès qu’ils entrevoient possible sa chute, comme les incrédules quand on leur certifie un miracle. Dans cette baignoire où dix personnes tassées délibéraient à voix de conspirateurs, l’empire fut refait, cependant que les musiciens nous jouaient à propos de l’Offenbach. Je ne prenais aucune part à cette restauration, mais je regardais ressusciter lady Ventnor, intrigante et amoureuse.

Nos nouvellistes retournèrent aux nouvelles dès que le rideau tomba, et c’est justement pour l’entr’acte que nous nous retrouvâmes seuls. L’entretien prit des airs de conciliabule : c’était la sous-commission en séance secrète après l’assemblée générale. J’avais une tenue de conjuré fort décente, comme j’ai une tenue de chrétien quand je me trouve dans une église, mais je ne me mêlais pas plus du complot que je ne me mêle du culte ; au lieu que M. de Courpière, se révélant soudain chef, se mit à discourir et à trancher comme s’il était le maître de l’heure. Et il exposa ses vues, qui, ma foi ! étaient nettes.

Elles étaient nettes parce qu’elles étaient simples, et même à l’excès. Il ne croit qu’à la force et aux coups. Il réduit systématiquement à deux le nombre des partis ; dont l’un aurait pour devise, ou, si l’on veut, pour programme : « J’y suis, j’y reste », et l’autre : « Ote-toi de là que je m’y mette ». M. de Courpière, n’y étant point, n’aspirait naturellement pas à y rester, mais à s’y mettre ; et, pour ôter ses adversaires, il pensait user des militaires, qui ont des sabres, et de civils qui ont des matraques.

Il rappelait à lady Ventnor qu’il n’était pas nouveau en politique, et qu’il avait déjà obtenu, aux précédentes élections, une minorité. Son passé répondait de son avenir, et il ne doutait plus de la réussite si une femme d’expérience comme elle daignait s’allier avec lui. Il semblait véritablement lui proposer une sorte de mariage et tout ce qui s’ensuit d’un mariage, mais il protestait que son objet plus essentiel était le salut de notre malheureuse patrie. Il débitait cela en termes choisis, même surannés, sans doute pour éviter que lady Ventnor ne fît des comparaisons désavantageuses de lui aux hommes d’État, ou de coup d’État, mieux élevés qu’elle avait pu naguère connaître ; mais il ne fuyait pas non plus certaines brutalités convenables à la politique d’aujourd’hui, qui n’est pas une besogne très propre. Cette opposition de tous ne déplaisait pas à la marquise : elle aime la tenue, mais elle ne paraissait pas, ce soir, apprécier moins tout ce qui témoignait que M. de Courpière saurait au besoin jouer comme un autre de ces matraques dont il savait parler.

Sur ce, les acteurs recommencèrent à travailler de leur métier et nous à recevoir des visites. Nous apprîmes des détails nouveaux et de haut goût. M. le Président du Conseil était bien décidément mort dans une situation que l’on ne saurait préciser, mais que fait comprendre une célèbre légende de Forain : « L’eau de mélisse et un sapin ! » Ce n’est point ce qu’avait crié la dame. Elle s’était contentée de pousser des hurlements inarticulés quand elle avait senti se crisper dans ses cheveux les doigts de l’agonisant. Un huissier correct était accouru et, pour la dégager, avait un peu inconsidérément pratiqué des coupes dans une chevelure, hélas ! naturelle. Après quoi elle était partie sans demander son reste ; elle n’avait fait qu’un saut du ministère chez son coiffeur ; elle avait expédié une dépêche pour s’assurer d’un alibi ; et enfin elle était rentrée chez elle, n’ayant que le temps de s’habiller pour aller dîner en ville.

Ces anecdotes intéressantes, mais sans conséquence politique, passionnèrent la marquise au point de lui faire oublier qu’il s’agissait d’abord de renverser le gouvernement. Elle ne prêta plus qu’une oreille distraite aux machinations de ses amis. Elle cessa même de regarder M. de Courpière avec complaisance. La lueur de vie que j’avais vue se rallumer dans ses yeux vacilla et s’éteignit. Ils reprirent cet éclat vitreux que j’ai observé qu’ils ont quand ils ne regardent plus ce qui est, mais ce qui fut. Toutefois elle tint sa promesse de venir souper au Café Anglais avec nous, mais avec nous deux seuls ; pendant le court trajet, elle fut muette ; et je sentis bien que je n’allais pas assister à une nuit historique, ainsi que peut-être je l’avais espéré.

Nous montâmes au grand 16 par cet escalier étroit et raide qu’ont gravi tant de soupeurs célèbres ou augustes. La marquise parut un instant recouvrer la vue du présent. Elle considéra autour d’elle les objets. Comme la décoration du lieu a été rajeunie, elle ne les reconnut point, et il fut manifeste que ce rajeunissement ne lui plaisait guère et même l’offensait. Elle s’assit devant la table, où était déjà servi le souper froid le plus banal, mettons le plus classique ; elle se déganta lentement, et s’accouda, dans l’attitude méditative de son portrait que j’ai décrit ; et je fus troublé de voir comme elle se ressemblait.