VII
LES RESSEMBLEURS
Je n’oubliais pas que Mme la marquise de Ventnor m’avait proposé de visiter ses archives. Je lui rappelai cette invitation, et je lui demandai un de ces rendez-vous privilégiés qu’elle ne refuse jamais. Je le fis à l’insu de Maurice. Puisqu’il la courtisait, sourdement et par intermittence, mais avec ténacité, et puisqu’elle ne le décourageait point, je ne trouvais guère convenable de toujours remuer devant lui tout ce passé : cela me gênait pour elle comme pour lui. Mais il est curieux que je suis ordinairement plus délicat pour les autres qu’ils ne le sont eux-mêmes ; c’est comme quand je fais une visite de condoléance après un deuil, c’est moi qui ai l’air d’avoir perdu mes parents.
Les remuements du passé de lady Ventnor ne gênaient, paraît-il, que moi. M. de Courpière y semblait même prendre goût. Je ne l’aurais point soupçonné de cette perversité : il est naturel et candide jusque dans l’énorme, et, en fait de conscience, je l’ai toujours vu se tenir à zéro, sans monter au-dessus, mais sans non plus descendre au-dessous. Quant à lady Ventnor, elle savait bien qu’une femme a d’autant plus de chances d’attacher un homme qu’elle a plus d’antécédents. Elle en eût ajouté, mais cela n’était pas nécessaire, et elle pouvait à cet égard ne craindre aucune concurrence. — Je crains, moi, que l’on ne m’accuse de charger et que les historiens de l’avenir qui se référeront à ce document n’élèvent des doutes sur l’existence réelle de lady Ventnor. Je tiens à déclarer une fois pour toutes qu’elle n’est pas un mythe, et que les travaux de galanterie que je lui attribue furent bien accomplis par elle seule, et non pas par plusieurs personnes.
Dès qu’elle m’eut accordé le rendez-vous que je sollicitais, elle convoqua M. de Courpière. Il me fit en chemin, à propos de ma cachotterie une espèce de scène, où je crus démêler qu’il était jaloux. Je le rassurai insolemment et lui protestai que je ne demandais à lady Ventnor que des satisfactions de curiosité.
— Moi aussi, dit-il ; mais avoue qu’elle peut encore inspirer des désirs.
Il ajouta que je lui devais cette relation-là, comme d’ailleurs toutes celles dont je pouvais me targuer, et que j’étais bien heureux de l’avoir pour entrer dans le salon, car sans lui je n’aurais pas dépassé l’antichambre. Je me contentai de hausser les épaules, et je le suivis dans ces fameuses archives, où il est probable qu’on ne l’eût point admis sans moi.
Je ne m’attendais pas à voir un bureau de ministère, des cartons verts et des casiers, mais l’aspect du lieu me surprit agréablement. C’était une bibliothèque fort petite et, pour plus d’intimité, basse de plafond. Les armoires qui régnaient tout autour et de haut en bas en formaient l’unique boiserie. Elles étaient encadrées d’une moulure fort simple, et peintes d’un gris presque blanc que relevaient çà et là des médaillons de Wedgwood. Elles étaient vitrées, avec des rideaux d’un jaune pâle, mais tirés, pour laisser voir ce qu’elles renfermaient. Les principales pièces de ces archives étaient des livres en première édition, avec dédicaces, autographes et divers testimonia, ou des manuscrits, offerts à lady Ventnor par tous les illustres gens de lettres qu’elle avait connus. Ces ouvrages étaient revêtus de reliures ingénieusement appropriées. Les volumes uniques avaient le dos nu et les plats richement décorés ; ils étaient, en conséquence, exposés sur des pupitres. Lorsqu’il y avait plusieurs tomes, les dos s’ajustaient les uns aux autres aussi exactement que les pièces d’un jeu de patience, et un ornement continu, ou même une peinture, recouvrait leurs surfaces jointes. Ainsi, le Journal des Goncourt était habillé de parchemin blanc, et offrait à la vue un charmant tableau de genre, dont le sujet était le dîner de Magny. Les sept volumes du Port-Royal s’illustraient d’une perspective de cette abbaye, et la Vie de Jésus d’un paysage de Galilée. Des émaux de Claudius Popelin, représentant les divers membres de la famille impériale, surchargeaient la mince plaquette de la réponse du prince Napoléon au Napoléon de M. Taine ; et une dizaine de feuillets de la Tentation étaient enserrés dans une sorte de sachet, fait d’un lambeau de ces étoffes que l’on retrouve aux fouilles d’Antinoé. Des bibelots étaient semés entre les livres, statuettes de Tanagra, médailles et monnaies antiques, et des souvenirs plus modernes, par exemple un poignard, dont la lame marbrée de taches noirâtres semblait bien avoir été plongée dans le sang.
Les correspondances étaient enfermées dans des cartons, mais qui affectaient aussi des formes de livres, et dont les reliures n’étaient pas moins recherchées, quelques-unes d’un goût fâcheux. C’est ainsi que je reconnus sans la moindre hésitation le carton qui devait contenir les lettres du prince d’Orange, autrement Citron, à une mosaïque de cuir où s’entremêlaient ces deux fruits. Lady Ventnor sentit ce que j’en pensais, et s’excusa : c’était, dit-elle, un présent de Citron lui-même, qui avait fait exécuter ce bizarre chef-d’œuvre par plaisanterie. Elle se rappela qu’elle m’avait parlé de ses archives justement à propos des lettres de collégien dudit Citron : elle ouvrit la boîte et nous en fit lire deux ou trois, qui étaient en effet touchantes par leur puérilité, mais dont l’intérêt historique ne me parut point supérieur.
— Madame, lui dis-je, j’ai une excellente mémoire, puisque je me suis souvenu d’une promesse en l’air que vous m’aviez faite de m’ouvrir ces archives. Je me souviens aussi fidèlement de vos moindres propos, et il en est un, déjà fort ancien, qui a éveillé en moi une curiosité que j’attends encore de voir satisfaite. Le jour que de grands personnages vinrent déjeuner chez « l’Oncle », vous n’eûtes que la permission de les regarder une minute en écartant un rideau. Vous vîtes un certain prince, qu’on appelait le Prince comme s’il eût été seul au monde de ce rang, et qui ressemblait aux images populaires de Napoléon. Et comme Thérèse Lachmann, plus tard Mme de Païva, un soir qu’elle mourait de faim aux Champs-Élysées, dit : « J’y ferai construire mon hôtel, » vous dîtes : « J’aurai ce prince, à côté de qui on ne me permet pas de m’asseoir. » J’aime autant vous dire que je sais que vous l’avez eu ; mais quand donc, Madame, et n’en sommes-nous pas encore au Prince ?
— Oh ! dit-elle, à peu près…