Et elle se baissa, pour prendre un autre carton, orné, comme la plaquette que j’ai mentionnée ci-dessus, d’émaux de Popelin. C’était, sur le dos, les armes impériales ; sur l’un des plats, un médaillon double, où le Prince et le premier Empereur se regardaient ; sur l’autre plat, une vue du Palais-Royal. Mais elle garda, sans l’ouvrir, ce carton sur ses genoux, et elle dit :
— Le dessein que j’avais formé d’avoir le Prince ne se réalisa en effet qu’au bout de plusieurs années. La raison de ce retardement est assez singulière : c’est justement cette ressemblance que vous venez de rappeler, que tout le monde connaît, et dont vous avez sous les yeux une preuve entre mille. (Elle regarda un instant les deux médaillons.)
« J’ai lu… Dieu ! que je vais encore vous paraître pédante ! N’importe, puisque je vous ai avoué, à vous, que mon ignorance est une comédie. J’ai lu, chez « l’Oncle », un bouquin de Restif de la Bretonne sur le Palais-Royal (admirez la coïncidence), et particulièrement un chapitre intitulé les Ressembleuses. — Je laisse à l’auteur la responsabilité de ce mot barbare. — Selon Restif, à la fin du dix-huitième siècle, certaines… matrones, pour procurer des illusions à leur clientèle, recherchaient les sosies féminins des plus illustres et désirables contemporaines, soit de la ville ou de la cour, soit du théâtre. Cette supercherie se pratique aujourd’hui encore, mais avec moins de raffinement. Car, s’il faut en croire Restif (et, entre nous, je ne le crois guère), les matrones allaient jusqu’à faire mouler le visage des dames auxquelles il s’agissait de ressembler ; les ressembleuses portaient longtemps ces masques, afin d’acquérir peu à peu la même habitude et les mêmes jeux de physionomie, et elles achevaient la ressemblance en étudiant la démarche, les gestes du modèle, jusqu’au timbre et aux inflexions de sa voix. Encore une fois, je ne sais pas si Restif a observé ou inventé tout cela ; mais vous m’accorderez que le Prince avait le masque napoléonien comme si on l’avait moulé sur l’original pour l’appliquer ensuite à son visage.
« Cette ressemblance prodigieuse, ou mieux cette identité, fit travailler mon imagination. Je ne me souciais plus de prendre, au moyen d’une passade banale, la revanche du déjeuner d’où j’avais été exclue : je voulais Napoléon. Pas celui-ci : l’Autre. J’avais l’idée fixe, la superstition, la passion de Napoléon, comme le héros de Stendhal, — mais avec tous les avantages… et toutes les commodités que me donnait mon sexe.
Cette étrange confidence amena une digression. M. le vicomte de Courpière n’est pas né interrupteur, il ne sait pas jeter dans les couplets d’autrui des réflexions spontanées et vives ; mais il aime à développer posément des idées générales. Il coupa Mme la marquise de Ventnor pour nous faire connaître ce qu’il pensait du culte bonapartiste et du grand homme lui-même. Je n’éprouvais pas le besoin de l’apprendre à ce moment-là précisément, et, de plus, les vues de M. de Courpière me causèrent une certaine irritation. Il se flattait d’être une manière de conquérant, — je ne saurais dire qu’il eût tort ; et, comme la plupart des hommes qui se sentent nés pour conquérir, il prétendait ressembler lui aussi à Napoléon, le conquérant-type. Mais cette prétention ne dénotait de sa part aucun orgueil, car il ne nous dissimula point que Napoléon lui semblait surfait.
J’avais lu dernièrement une interview d’un auteur dramatique célèbre, qui de même comparait à l’Empereur le héros d’une de ses pièces, grand brasseur d’affaires, donnait la préférence à son personnage, et s’exprimait sur le compte de l’autre héros avec dédain. Je m’échauffai à ce souvenir et à la diatribe scandaleuse de M. de Courpière ; et j’entrepris de faire une apologie de Napoléon, ce qui n’était guère moins inutile que de déblatérer contre lui. Je ne parlai point de ses talents militaires : je crois que tout a été dit là-dessus, et d’ailleurs je n’y entends rien. Mais je déclarai que je l’admirais pour sa faculté de souveraineté, sans pareille dans le passé ni probablement dans l’avenir (espérons-le), et pour la forme de son intelligence, la plus approchante que nos faibles génies puissent concevoir d’une intelligence divine et providentielle : car elle apercevait du même regard les ensembles et le détail. Mme la marquise de Ventnor daigna trouver ces deux traits bien choisis, et elle y ajouta ceux qui peuvent plus particulièrement séduire l’imagination d’une femme. Toute femme rêve un maître, et celui-ci était le Maître. Quelle ivresse de s’assujettir à lui, et en même temps de le dominer ! Car elles dominent toujours, elles sont toutes des servantes-maîtresses. J’avais bien dit qu’il était à l’image de Dieu : quel effroi et quelle gloire d’être visitée par un dieu, comme Alcmène, et par celui-ci, qui, dans les transfigurations de l’amour, se faisait homme, enfant même, avec des brutalités et des grâces ! On nie qu’il ait pris le temps d’aimer : il a connu toutes les sortes d’amour, fraîches idylles et vives passades, la délectation morose de l’habitude : il a aimé jusqu’à l’impénitence une vieille maîtresse infidèle et charmante ; il a même aimé par snobisme, et, après avoir violé l’archiduchesse comme ferait un charretier, il lui a voué une sincère tendresse, étonnée, respectueuse, — despotique.
Je fis à mon tour mon compliment à lady Ventnor : je lui assurai que l’on ne saurait mieux résumer la vie amoureuse de Napoléon ; mais je lui rappelai qu’il était mort longtemps avant qu’elle ne naquît, et je la priai de passer au Prince suppléant.
— Pas encore, dit-elle : j’ai, par ordre chronologique, un épisode préliminaire à vous raconter.
Elle avait été remarquée — ah ! cela devait arriver — par un autre membre de la famille impériale, enfin par le second Empereur lui-même. Elle lui avait plu, et n’avait point résisté à la tentation d’éprouver si cet autre neveu de son idole lui était aussi ressemblant. Ce fut une désillusion. Non certes qu’elle n’eût gardé un aimable souvenir de Napoléon III. Comme tous ceux qui l’ont approché, elle vantait son charme nonchalant, son extrême courtoisie, sa bonne éducation, si rare chez les têtes couronnées, son intelligence séduisante, mais chimérique, en tout point l’opposé de l’intelligence effective du grand Empereur. Il semblait avoir le goût des femmes, et avec cela en être désabusé. Il les traitait avec égards, d’un air d’ennui dissimulé par politesse, d’humeur toujours égale, sans rien de l’humanité capricieuse de Napoléon Ier. Lady Ventnor s’empressa d’ailleurs d’ajouter qu’il y avait dans ce raccourci plus d’hypothèse que d’expérience, et qu’elle était bien allée avec lui jusqu’au rendez-vous, mais qu’un incident tragique avait éludé le dénouement.
Le protocole était moins sévère en ce temps-là que depuis la République, l’Empereur se déplaçait fréquemment sans escorte de Cent-gardes ; et l’on ne faisait notamment point, quand il partait en expédition galante, tous les embarras que l’on ne manquerait point de faire aujourd’hui si nos vénérables présidents s’avisaient de courir. On avait cependant fouillé l’hôtel des sous-sols aux combles, lady Ventnor avait été priée de se tenir dans son boudoir et de n’en plus bouger, une heure au moins avant que Sa Majesté n’arrivât : et un agent de la police secrète, un Corse, s’était installé, sans lumière, dans la pièce voisine, qui commandait le boudoir.