L’Empereur vint à l’heure fixée, comme en visite, et entama d’abord une conversation de la plus irréprochable banalité, qui faisait contraste avec ce mystère et cette surveillance. Le contraste parut encore plus étrange lorsque l’on entendit, à côté, un léger cri de surprise, un coup sourd et la chute d’un corps. L’Empereur fit un geste d’excuse, et vivement, mais avec sang-froid, ouvrit la porte, au moment où l’agent corse l’ouvrait aussi, de sorte que Sa Majesté faillit être heurtée. On vit par terre, poignardé, un jeune valet de chambre italien, engagé récemment. Le Corse prétendit qu’il appartenait à une société de carbonari et qu’il avait tenté de s’introduire dans le boudoir pour assassiner l’Empereur : il n’avait peut-être fait que passer là innocemment, sans savoir que l’Empereur y était. Napoléon fut aussitôt emmené, presque de force, par ses agents, et dut enjamber le cadavre.

— Il me faisait, dit lady Ventnor, l’honneur de vouloir absolument rester, mais il dut céder. Je ne l’ai d’ailleurs pas revu, et ce furent là toutes mes relations avec Napoléon III.

« C’est, poursuivit-elle, peu après que je fus mise en relation avec le seul ressembleur. Il désira de me connaître, apparemment sur le conseil de l’un des trois ou quatre amis intimes qui, pour sa commodité et les convenances (bien qu’il en fît bon marché), endossaient ses maîtresses, mais je ne sus jamais lequel. Le lieu de la rencontre fut chez Anna Deslions, qui avait joui longtemps des faveurs du Prince et qui pensait se conformer aux précédents historiques en étant maintenant complaisante à ses nouvelles fantaisies. Le protocole fut assez impudent : le Prince me prit à sa droite, ce qui revenait à me jeter le mouchoir publiquement, et, pour que nul n’en doutât, il me traita pendant le dîner, où nous étions quinze, comme si nous eussions été tête à tête. J’oubliais de vous dire que je n’avais pas été consultée, mais simplement avertie par Anna Deslions que je ferais bien, pour commencer, de résister un peu, parce que Son Altesse Impériale aimait cela.

« Mon Dieu ! ces façons ne pouvaient pas me déplaire : elles étaient napoléoniennes, elles répondaient à mon dessein. Il n’y avait que cette résistance qui me chiffonnât. Je n’avais aucune envie de me marchander, et je hais l’hypocrisie. J’eusse préféré en user avec le Prince aussi librement qu’il faisait avec moi. Le dîner eût tourné à l’orgie romaine ! Je m’oubliai. Anna, qui était la correction même, se fâcha. Vous pensez qu’elle ne pouvait gronder le Prince ; elle me fit des yeux, inutilement ; elle se décida enfin à se lever de table et, d’un signe impérieux, m’appela dans le fumoir, pour me dire : « Mais résistez donc, malheureuse, résistez ! » J’en ris beaucoup et je fis ensuite de mon mieux ; mais je crois qu’elle exagérait et que le Prince n’y tenait pas tant que cela.

« Par exemple, je résistai quand il prétendit, au sortir de table, m’emmener, sans reparaître au salon, et m’accompagner chez moi. Je m’étais mis dans la tête que la chose aurait lieu chez lui et qu’il m’enverrait ses ordres par son premier valet de chambre, comme faisait l’autre. Je jouais gros jeu, car il était l’homme du moment, et rien ne me garantissait qu’il désirerait encore demain ce qu’il souhaitait si fort ce soir. Cependant ma fantaisie, que je lui dis et que je lui expliquai, l’amusa. Il se monta, fut d’une verve étourdissante, s’occupa de tous sans paraître brouillé avec moi. Je n’avais pas résisté, il ne me pressait plus, et il demeura jusqu’à onze heures du soir : Anna Deslions n’y comprenait rien, ni quand elle le vit partir, seul, et pourtant de la meilleure humeur.

«  — Mais vous l’avez raté, ma chère ! me dit-elle, consternée.

«  — Je ne crois pas, fis-je.

« Je ne l’avais même pas différé. Je rentrai, je me mis au lit, dans ce grand lit de marqueterie que je vous ai laissé entrevoir l’autre jour ; et, sous l’Aurore qui plane à la voussure de la niche, je m’endormis comme un enfant sur qui veille son ange gardien. Je fus tirée de ce sommeil innocent par un carillon. Ma femme de chambre se précipita chez moi et me dit qu’il fallait me lever et m’habiller au galop, et que l’on m’attendait en bas, d’ordre du Prince, pour me conduire au Palais-Royal. J’ai le réveil mauvais, je me mis en colère, et j’envoyai Son Altesse Impériale à tous les diables. Puis je songeai que je n’avais pas volé ce qui m’arrivait, et je trouvai même la plaisanterie assez bonne. J’y répondis par une plaisanterie du même goût : je revêtis ce que vous pouvez imaginer de plus somptueux et de plus inexpugnable comme toilette de cour, et je me parai de bijoux plus qu’une châsse.

« Je ne fus au Palais-Royal que sur les trois heures du matin, où je trouvai le Prince qui piaffait. Il me reçut mal. Bah ! mon programme comportait d’être rudoyée à l’occasion. Mais j’avais passé la mesure : je n’avais pas l’air d’une femme à qui l’on peut dire : « Maintenant, déshabille-toi, » comme l’autre Napoléon n’eût pas manqué de le faire après avoir grondé un peu. Mon Prince ne le dit pas, et, quand il redevint poli, il ne redevint point galant. Ma visite tournait à la grande cérémonie, assez comique à pareille heure. Puis, comme nous mourions de faim tous les deux, bien qu’Anna Deslions nous eût magnifiquement traités (mais de sept à neuf), il fit servir à souper, où il prodigua pour moi son esprit, son éloquence impériale, son familier et son sublime. Je crois que je ne lui répondis point mal. Le ton de cet entretien décida de la suite de notre liaison, qui fut toujours sérieuse et relevée. Cela n’empêchait pas l’abandon. Je lui contai, entre autres, l’histoire de ce déjeuner que vous me rappeliez tout à l’heure, et l’espèce de vœu que j’avais fait. Il fut décidé que nous y satisferions le lendemain, toujours avec le même cérémonial.

« On vint, en effet, me chercher, mais cette fois à onze heures. J’y allai en négligé, il me reçut de même, et je connus un autre Napoléon, je dirais presque un Bonaparte, celui qui jouait aux barres dans le jardin de la Malmaison, et à d’autres jeux… Les jeux de princes n’ont rien de singulier, et vous savez que je n’aime pas à m’étendre sur le chapitre des intimités.