« Celles-ci durèrent fort longtemps, et jamais le protocole ne fut modifié. Le Prince me faisait l’honneur de venir chez moi souvent, au moins deux fois par semaine, mais à l’heure de mes amis, et tout le monde pouvait feindre d’ignorer ce que tout le monde savait. Jamais il ne franchit le seuil de ma chambre, mais il m’envoyait chercher le soir de temps en temps. On ne me prévenait point, mais je me faisais un devoir de me rendre libre si je ne l’étais point. La fantaisie du Prince était fort irrégulière : il se passait quelquefois des quinze jours sans que je fusse mandée au Palais, puis j’y allais trois jours de suite. Il me recevait toujours dans une petite bibliothèque attenante à un salon où venait fréquemment la princesse. Il voulut même un jour me la faire voir par le trou de la serrure, et il se permit, à propos de l’extrême simplicité de sa femme, des plaisanteries, certes respectueuses, mais que je n’aime point. Je les lui reprochai sérieusement.
« Nos entretiens étaient fort divers, et je ne savais jamais, en arrivant, ce qui allait se passer, s’il me bousculerait et gâterait ma robe, ou si nous causerions trois heures durant des plus graves sujets de politique. Il oubliait volontiers l’amour quand il était en pique avec les Tuileries, et ses piques n’étaient point rares. Je me gardais de faire l’Égérie, et il ne m’y engageait point. Je crois qu’il faisait cas de mon jugement, mais il trouvait moyen de délibérer avec moi sans jamais me consulter, ou du moins sans en avoir l’air. Je ne me permettais de dire mon avis que s’il attaquait la religion. Vous savez combien il était, hélas ! libre-penseur. C’était le seul nuage entre nous. Sur Dieu, je n’entendais pas raillerie. Il en riait, après s’être fâché, et cette différence de nos opinions n’empêchait pas que je ne lui fusse nécessaire. Il voulait même m’avoir auprès de lui, invisible et présente, en des circonstances où, moi, je m’y trouvais déplacée. Il assurait que je pouvais seule l’aider à supporter les corvées officielles !
« Il me faisait suivre les chasses en voiture fermée, et c’est ainsi que j’assistai à ce bain qu’il prit, un jour de grande chaleur, dans l’étang de la Reine Blanche, à l’effarement des dames présentes. Il osa même, un soir, me faire entrer dans la cour du château de Compiègne, où je fus témoin d’un spectacle inattendu. L’on avait apporté de Beauvais un mobilier de salon tout neuf, fort laid, mais d’une grande valeur, et on l’avait garé dans un vestibule. Il faisait beau, très chaud ; l’Impératrice et ses dames d’honneur sortirent pour prendre l’air. Comme elles ne savaient à quoi passer le temps, elles firent tirer dans la cour ces chaises, ces canapés, ces fauteuils, et jouèrent au chat perché. Quand elles furent lasses de sauter à pieds joints sur les tapisseries, elles changèrent de jeu, et s’amusèrent à les lacérer à grands coups de ciseaux. Cette scène me rappela le célèbre tableau de Winterhalter, avec plus de mouvement.
« Je rompis avec le Prince peu de temps après. J’eus l’idée extraordinaire de lui faire une scène de jalousie ! C’est à n’y pas croire. Mais il fallait que cela finît, comme tout doit finir, et le prétexte importe peu. Le Prince fut, selon sa coutume, implacable : je veux dire que nous ne nous réconciliâmes jamais amoureusement ; mais notre amitié ne souffrit point de la rupture de notre amour. Il s’est jusqu’à son dernier jour soucié de moi, avec la plus tendre, la plus touchante sollicitude, ses lettres en font foi. (Lady Ventnor nous en laissa enfin lire quelques-unes, mais elle ne me permit malheureusement point de les copier.) Toutefois, reprit-elle, il ne s’est plus soucié de moi qu’à distance, de haut. Il passait dans ma vie, songeur, les mains croisées derrière le dos, un peu voûté, comme pour se réduire à la médiocre taille de l’autre, et c’était « l’autre » plus que jamais, et même un portrait officiel de l’autre…
« Bien longtemps après, dit-elle encore, je l’ai revu, oh ! cette fois, de si loin !… Je traversais le lac de Genève sur mon yacht, nous passâmes devant Prangins. A tout hasard, je dirigeai la longue-vue vers le château. Je le vis. Il faisait lentement, lourdement, le tour de cet immense tapis vert qui descend de la façade jusqu’au bord de l’eau ; et je crus un moment que j’étais en pleine mer, que je croisais près de Sainte-Hélène, que je voyais l’autre sur son rocher…
— Vous y mettez, dis-je, un peu de complaisance, et même de romantisme ; car Prangins est une Sainte-Hélène bien agréable.
— Oui, dit-elle en souriant.
Elle reprit :
— Ce n’est pas la dernière vision que j’aie eue de lui. Je l’ai revu… non, je l’ai entendu… Je l’ai entendu mourir, à l’hôtel, à Rome. Quel étrange hasard que j’y sois venue sans savoir qu’il y était, et justement pour apprendre qu’il était en train de mourir ! Du vestibule, où j’entrais, je reconnus sa voix, sa grande voix de commandement et de colère. Il chassait de sa chambre le prêtre ; il hâtait le départ d’une amie indiscrète ; il refusait de recevoir un fils… J’arrivais bien, moi, quatrième ! Naturellement, je n’allais pas demander à être reçue ; mais je fus aussi bouleversée que s’il m’avait expulsée comme les autres ; et, attendant je ne sais quoi, je n’osais rentrer dans ma chambre, j’errais dans les couloirs, où les trois autres, comme des âmes en peine, erraient aussi ; nous nous rencontrions, nous nous devinions sans nous connaître, et nous n’osions pas nous regarder. Et là-haut la grande voix grondait toujours, et mugissait, et tonnait jusqu’au dernier soupir !…