J’admire la diversité de M. de Courpière : il aurait le droit d’être monotone, il est l’homme d’une seule idée ; mais, outre que des hasards complaisants ont paru faire exprès de varier à l’infini ses situations, il a lui-même toujours considéré que son industrie particulière devait s’appliquer à n’importe quoi ; et l’on peut dire qu’il n’a de personnel que son point de vue, d’où il ne se gêne pas pour regarder de tous les côtés. Au rebours de ce personnage de La Bruyère qui est propre à tout, autrement dit à rien, il profite de ce qu’il n’est propre spécialement à rien pour prétendre à tout. On se rappelle que naguère, sans se laisser divertir de sa vocation, il a porté aux affaires de son pays un intérêt bien naturel d’un homme né pour siéger à la Chambre des pairs, s’il y en avait une. La malice du suffrage universel ne lui a même pas permis d’obtenir un siège à la Chambre des députés ; mais son activité politique ne faisait que sommeiller, et un beau matin il m’annonça qu’il allait tâter du journalisme.
— Je suis, me dit-il, à la veille de lancer un grand quotidien, qui aura douze pages et ne coûtera qu’un sou.
— Ah ! bah ? dis-je.
— Oui, fit-il, c’est le moment.
Je lui objectai que toute personne qui crée un journal ou qui publie un livre se flatte que le besoin s’en fît sentir précisément à cette heure-là : mais il n’a pas coutume de s’arrêter aux objections. Il poursuivit :
— Un grand quotidien d’un sou et de douze pages raflera du premier coup toute la clientèle des confrères, s’il est résolument bourgeois, s’il tourne en dérision le snobisme socialiste, s’il exploite la peur des classes dirigeantes, s’il attaque de front la tyrannie des syndicats et l’impôt sur le revenu, si enfin il réclame le maintien de la peine de mort et s’il s’enjolive d’un peu de littérature honnête : car la pornographie a fait son temps.
— Ce programme, dis-je, me sourit, mais il faut de l’argent.
Et, par suite de je ne sais quelle association d’idées, je me mis à chercher malgré moi s’il n’y avait point une femme là-dessous.
— De l’argent ! répondit M. de Courpière. Je te crois ! Il faut un million ou un million et demi. Je ne marche pas à moins de quinze cent mille francs.
— Tu te mets bien, dis-je.