[Après avoir obtenu l'autorisation demandée], il circule dans les marchés. Pendant qu'il circule ainsi, [on allume] un bûcher (p. 117) avec beaucoup de bois que des gens sont occupés à faire brûler jusqu'à ce que feu et flammes soient devenus rouge foncé comme la cornaline. Alors, la victime volontaire se met à courir dans les marchés, précédée de cymbaliers et entourée de sa famille et de ses proches. L'un d'eux lui pose sur la tête une couronne de plantes odoriférantes qu'on a remplie de charbons ardents; on y verse de la sandaraque, qui, au contact du feu, [brûle] comme du naphte. La victime marche, et sa tête se met à brûler; l'odeur de chair de sa tête [qui brûle] se fait sentir; mais sa façon de marcher n'en est en rien changée et il ne manifeste aucune émotion. Il en est ainsi jusqu'à ce qu'il arrive au bûcher dans lequel il saute d'un bond et où il se transforme en cendres.
Quelqu'un qui fut témoin du fait, raconte qu'un Indien qui allait se brûler, lorsqu'il fut sur le point de se jeter dans le bûcher, prit un poignard, le plaça en haut de sa poitrine et se fendit le corps jusqu'au-dessous du bas-ventre, de sa propre main. Puis, introduisant sa main (p. 118) gauche [dans le ventre] et prenant son foie, il en arracha autant qu'il put; [pendant qu'il faisait cela], il parlait. Avec son poignard, il coupa un morceau de son foie qu'il donna à son frère [montrant ainsi] combien il méprisait la mort et supportait patiemment la souffrance. Puis il se jeta volontairement dans le feu, [s'élançant] vers la malédiction d'Allah (c'est-à-dire dans l'enfer).
Celui qui a rapporté cette histoire prétend qu'il existe dans les montagnes de ce pays, des Indiens dont les coutumes sont identiques à celles des Kanîfiyya et des Jalîdiyya arabes; les uns et les autres ont le même goût pour les choses vaines et insensées. Ces montagnards de l'Inde et les gens de la côte ont un point d'honneur de clan [qui les fait se lancer des défis les uns aux autres] et qui se manifeste ainsi: à chaque instant, un homme de la côte se rend dans la montagne et lance un défi [aux montagnards à l'effet de savoir lequel d'entre eux] supportera le mieux les mutilations volontaires. Les montagnards vont également défier les gens de la côte.
Une fois, un montagnard se rendit chez les gens de la côte pour un défi de ce genre. Ces derniers se rassemblèrent autour de lui (p. 119), les uns en simples spectateurs, les autres pour accepter [éventuellement] le défi. Le montagnard défia ces derniers de faire tout ce qu'il ferait lui-même; s'il leur était impossible de l'imiter, ils se reconnaîtraient vaincus. Il s'assit ensuite sur le bord d'un endroit où poussaient des roseaux et leur ordonna d'arracher l'un d'eux.
Ces roseaux sont aussi flexibles que les nôtres; leur tige ressemble à celle du dann, mais elle est un peu plus forte. Lorsqu'on pose à terre ces roseaux de l'Inde, sur le haut de la tige, ils plient jusqu'à [former un demi-cercle], leur sommet venant près de la terre; mais dès qu'on les lâche, ils reprennent leur première position verticale. Le montagnard [pria quelqu'un] de faire plier un gros roseau en le prenant par le sommet, jusqu'à ce qu'il fût près de sa propre tête; puis il y attacha solidement les nattes de sa chevelure, en serrant fortement. Il prit ensuite son poignard qui [tue] avec la même rapidité que le feu, et dit aux gens de la côte: «Je vais me trancher la tête avec ce poignard; lorsqu'elle sera séparée du tronc, lâchez immédiatement le roseau. Je rirai bien quand celui-ci reprendra sa position verticale avec ma tête au bout et vous entendrez un léger rire.» (p. 120.) Les gens de la côte ne se sentirent pas capables d'en faire autant.
Ce fait nous a été rapporté par une personne qui ne peut pas être soupçonnée [d'inexactitude]; il est du reste actuellement bien connu, d'autant plus que la ville de l'Inde qui en a été le théâtre est voisine du pays des Arabes et que des nouvelles de cette région [parviennent] continuellement, à chaque instant, en pays arabe.
Voici un autre trait de mœurs de l'Inde. Lorsque quelqu'un, homme ou femme, prend de l'âge et est atteint de débilité sensorielle, la personne arrivée à cet état de décrépitude prie un des membres de sa famille de la jeter dans le feu ou de la noyer dans l'eau. [Ils agissent ainsi parce que] ils croient fermement qu'ils renaîtront. Dans l'Inde, on a coutume de brûler les morts.
Dans l'île de Sirandîb (Ceylan), on trouve une montagne de pierres précieuses; [sur ses côtes,] des pêcheries (litt. des plongeries) de perles et d'autres choses encore. Autrefois, [il arrivait qu'on vît] un Indien se rendre au marché armé d'un kris—c'est une sorte de poignard particulier au pays—admirablement trempé (p. 121) et aiguisé. Cet homme mettait la main sur le marchand le plus riche qu'il pouvait trouver, le prenait au collet, dégainait son poignard, l'en menaçait, et faisait sortir le marchand de la ville, en présence de tout le monde, sans qu'il fût possible à qui que ce soit d'empêcher cet enlèvement. Si on avait voulu s'y opposer, le marchand aurait été tué par le bandit qui se serait tué ensuite. Lorsque celui-ci avait fait sortir le marchand de la ville, il réclamait à ce dernier le payement d'une rançon; quelqu'un suivait le marchand tout prêt à racheter sa liberté en payant une grosse somme d'argent comme rançon. Ces attentats se reproduisaient depuis un certain temps [sans être réprimés], lorsqu'un nouveau roi donna l'ordre d'arrêter, coûte que coûte, tout Indien qui enlèverait un marchand dans le but de le rançonner, et il fut fait ainsi. [Sur le point d'être arrêté,] le bandit indien tua le marchand et se tua ensuite; dans plusieurs autres circonstances, le dénouement fut le même, et des [bandits] indiens et des [marchands] arabes perdirent ainsi la vie; mais ces attentats prirent fin et les marchands retrouvèrent la sécurité pour (p. 122) leurs personnes.
Les pierres précieuses rouges (rubis), vertes (émeraudes), et jaunes (topazes) sont extraites de la montagne de Sirandîb—Sirandîb est une île. La plus grande partie de ces pierres apparaît au moment du flot; l'eau [de la mer] les fait rouler hors des grottes, cavernes, lits de cours d'eau où les pluies (ou les torrents) les ont apportées. Ils ont des inspecteurs chargés de surveiller ces mines au nom du roi. Parfois, on creuse également un puits dans la terre, comme on fait dans les mines, et on en extrait des pierres précieuses auxquelles adhère une gangue qu'il faut enlever.