Dans le royaume de Sirandîb (Ceylan), on pratique une loi religieuse; il y a des maîtres qui se réunissent en conseil, comme se réunissent, en pays arabe, ceux qui enseignent les traditions du Prophète. Les Indiens viennent de tous côtés auprès de ces maîtres et écrivent, sous leur dictée, la vie de leurs prophètes et les préceptes de leurs lois religieuses.
Il y a, à Sirandîb, une grande idole en or pur, à laquelle les marins attribuent un poids extraordinaire. Il y a également des temples pour [la construction] desquels on a dépensé des sommes considérables.
Cette île renferme des juifs (p. 123) en grand nombre et des sectateurs d'autres religions. Il s'y trouve également des manichéens. Le roi permet à chaque secte de pratiquer sa propre religion.
En face de cette île, il y a d'immenses ghubb—ghubb désigne un grand estuaire qui se développe à perte de vue en longueur et en largeur et qui débouche dans la mer. Les marins mettent deux mois et même davantage, pour doubler ce ghubb qui est appelé ghubb de Sirandîb; la route suivie passe au milieu de marais où poussent des arbres et de prés couverts d'eau; c'est un pays tempéré. C'est à l'entrée [orientale] de ce ghubb que se trouve la mer appelée mer de Harkand (golfe du Bengale). Cette région [située dans le golfe de Manaar et le détroit de Palk,] est agréable et saine; une brebis y coûte un demi dirham (environ cinquante centimes). On y a pour le même prix et en quantité suffisante pour une troupe d'hommes, une boisson cuite composée de miel d'abeille, de grains de dâdî frais [c'est une graine non identifiée qui ressemble à l'orge, est plus longue et plus mince, d'une couleur noirâtre et d'une saveur amère], et d'autres ingrédients.
Les principales occupations des habitants [de Ceylan] sont de parier sur [les combats de] coqs (p. 124) et de jouer au nard, une sorte de jeu de trictrac. Les coqs de ce pays sont grands et ont de forts ergots. On attache aux ergots de petits poignards affilés; puis, on lance [les coqs l'un contre l'autre]. Les joueurs parient de l'or, de l'argent, des terres, des plantations et d'autres choses encore. Un coq qui est vainqueur [dans les combats], parvient [à valoir ou à gagner] une somme énorme d'or. Il en est de même du nard auquel on joue continuellement des sommes très élevées. [L'engouement pour ce jeu] est tel que les faibles d'esprit, ceux qui n'ont pas d'argent, mais qui veulent faire montre de gloriole et de magnificence, jouent parfois les doigts de leurs mains. Pendant qu'ils jouent [au trictrac], on met à côté d'eux un vase contenant de l'huile de noix [de coco] ou de sésame—il n'y a pas d'huile d'olive dans ce pays—qui est mis sur le feu pour que l'huile soit chaude. Entre les deux joueurs, se trouve une petite hache bien aiguisée. Lorsque l'un des deux joueurs a battu (p. 125) l'autre, il prend la main du perdant, la pose sur une pierre et lui donne un coup de hache qui ampute la main d'un doigt; l'amputé trempe sa main dans l'huile qui est alors très chaude et cautérise la plaie. Mais cette amputation n'empêche pas le perdant de continuer le jeu, et parfois, quand les deux joueurs se séparent, ils ont perdu tous leurs doigts. Il y a même des joueurs qui prennent une mèche, la trempent dans l'huile; puis, la posent sur une des parties du corps et l'allument. La mèche brûle et on sent l'odeur de la chair [grillée]. [Pendant ce temps,] l'homme dont la chair grille, joue au nard et ne manifeste aucune émotion.
Il règne en cet endroit une dépravation sans frein, aussi bien parmi les femmes que parmi les hommes. C'est au point que, parfois, un marchand étranger demande [ses faveurs] à une des femmes du pays [et même] à la fille du roi. Celle-ci [consent et] va retrouver le marchand dans un endroit boisé, au su de son père. Les hommes âgés de Sîrâf (p. 126) interdisent d'envoyer des navires dans cette région, surtout [lorsqu'il se trouve, à bord], des jeunes gens.
Le régime de bašâra dans l'Inde—bašâra [est la forme arabisée du sanskrit vatsara] signifiant «pluie»—[est le suivant:] L'été, la saison des pluies dure pendant trois mois sans interruption, nuit et jour, pendant lesquels la pluie ne cesse de tomber. Avant la saison des pluies, les Indiens préparent des provisions de vivres. Lorsque le bašâra commence, ils s'installent dans leurs maisons qui sont construites en bois; les toits en sont épais et recouverts de chaume. [Pendant la saison des pluies] personne ne se montre hors de chez soi, sauf en cas d'affaire importante. C'est pendant cette période de réclusion forcée que les artisans et ouvriers se livrent aux travaux de leur métier. A cette époque, [l'humidité est telle] qu'elle fait parfois pourrir la plante des pieds. Le bašâra fait vivre les gens du pays [car la pluie le rend fertile]; car, s'il ne pleuvait pas, ils mourraient [de faim]. En effet, ils plantent du riz; ils ne connaissent pas d'autre culture et n'ont pas d'autre aliment que le riz (p. 127). Pendant la saison des pluies, le riz se trouve dans les ḥarâmât—mot indien qui signifie «champs de riz»—; il est renversé par terre et il n'est nécessaire ni de l'arroser ni de s'en occuper. Lorsque le ciel se découvre [et n'est plus caché par les nuages de pluie], le riz a atteint son maximum de croissance en hauteur et en quantité. Pendant l'hiver, il ne pleut pas.
Dans l'Inde, il y a des gens pieux et savants qu'on appelle brahmanes; des poètes qui flattent les rois, des astrologues, des philosophes, des devins, des gens qui tirent des augures du vol des corbeaux et d'autres spécialistes encore. Il y a également des magiciens et une sorte de gens qui font des tours [de prestidigitation] et inventent des choses extraordinaires. C'est surtout à Ḳanawj (Canoge) que ces indications s'appliquent; c'est une grande ville du royaume du [roi] Gujra.
Il y a, dans l'Inde, un groupe de gens qu'on appelle baykarjî. Ils vont nus; leurs cheveux [sont si longs] qu'ils leur recouvrent le corps et les parties sexuelles; leurs ongles sont longs comme des fers de lance et ils ne les coupent que lorsqu'ils se cassent (p. 128). Ils vivent [d'aumônes] comme les pèlerins; chacun d'eux porte, attaché au cou par une cordelette, un crâne humain. [Ils mangent rarement;] lorsqu'ils sont affamés, ils s'arrêtent devant la porte d'un Indien quelconque et on leur apporte immédiatement du riz cuit, car les habitants de la maison [considèrent leur présence comme] une nouvelle de bon augure. [Ces ascètes nomades] mangent le riz qu'on leur donne, dans le crâne qu'ils portent suspendu autour du cou. Quand ils sont rassasiés, ils s'éloignent et ne redemandent de la nourriture que lorsqu'ils en ont un [urgent] besoin.