Dans le cœur [des Nègres] règne une vénération mêlée de crainte pour les Arabes. Quand ils voient un Arabe, ils se prosternent devant lui et disent: «Voici un homme du pays où pousse le dattier.» [Ce fait montre] combien ils apprécient la datte et quels sont leurs sentiments intimes [à l'égard des Arabes]. Chez ces nègres, on prononce des ḫuṭba (prône du vendredi où on prie pour le khalife orthodoxe); il n'y a chez aucun autre peuple, de prédicateurs [aussi éloquents] pour prononcer la ḫuṭba qui est dite dans leur propre langue. Il y a dans ce pays, des gens qui se vouent au culte d'Allah; ils sont vêtus de peaux de panthères ou de peaux (p. 133) de singes; ils ont un bâton à la main; et ils recherchent les habitants qui viennent s'assembler autour d'eux. [L'ascète] se tient debout sur ses jambes un jour entier jusqu'à la nuit, prêchant et rappelant à ses auditeurs Allah, le Tout-Puissant. Il leur décrit le sort de ceux d'entre eux qui sont morts, [pécheurs ou infidèles]. C'est de ce pays qu'on exporte les [peaux de] panthères [appelées panthères] du Zang, tachetées de rouge et de blanc, qui sont grandes et fortes.

Dans la mer [de cette région,] se trouve une île du nom de Socotora où pousse l'aloès dit de Socotora. Cette île gît près du pays du Zang et du pays des Arabes. La plupart de ses habitants sont chrétiens pour la raison suivante: lorsque Alexandre le Grand vainquit le roi de Perse, il était en correspondance avec son maître Aristote et lui faisait connaître les pays [nouveaux] qu'il avait occasion [de parcourir]. Aristote lui écrivit de s'emparer d'une île appelée Socotora où (p. 134) pousse l'aloès qui est la plus importante des drogues et sans lequel un médicament n'est point complet. Il ajouta qu'il serait bon de chasser de l'île les habitants qui s'y trouvaient et d'y établir des Grecs pour en assurer la garde; ceux-ci expédieraient l'aloès en Syrie, en Grèce et en Égypte. Alexandre envoya [des troupes qui] firent évacuer l'île par ses habitants et y installèrent un groupe de Grecs. Il ordonna en même temps aux rois des petits états séparés qui, depuis la mort de Darius le Grand, lui étaient soumis, de veiller à la garde de cette île. Les colons grecs vécurent en sécurité jusqu'à ce qu'Allah envoya Jésus—sur lui soit le salut!—[sur la terre]. L'un des Grecs qui étaient dans ces îles, eut connaissance de la mission de Jésus et tous les colons de Socotora adoptèrent le christianisme comme l'avaient adopté les Romains. Les descendants de ces Grecs christianisés y sont restés jusqu'à nos jours (vers 916), à côté des autres (p. 135) habitants de l'île qui ne sont ni de leur race ni de leur religion.

Il n'est pas question dans le livre I, [des pays et des peuples] maritimes qui se trouvent à droite (c'est-à-dire à l'ouest), quand les navires appareillent de l'ʿOmân et de l'Arabie et se trouvent au milieu de la grande mer (mer d'ʿOmân). C'est que le Livre I ne traite que [des pays et des peuples] qui se trouvent à gauche (c'est-à-dire à l'est) de ce même point et qui comprennent les mers de l'Inde et de la Chine que l'auteur dudit livre avait seules l'intention de décrire.

Dans la mer qui est à droite (c'est-à-dire à l'ouest) de l'Inde occidentale et qui sort du golfe Persique, se trouvent le pays de Šiḥr où pousse l'arbre à encens et le pays [des anciennes tribus arabes] de ʿÂd, de Ḥimyar, de Jurhum et des Tubbaʿ, [les anciens rois du Yemen]. Ces tribus parlent des dialectes arabes très archaïques dont les [autres] Arabes ne comprennent pas la plus grande partie. Ils n'ont pas de demeures fixes et vivent dans la misère et les privations. Le pays qu'ils habitent (p. 136) s'étend jusqu'au territoire d'Aden et aux côtes du Yemen. [La côte se prolonge dans la direction du Nord] jusqu'à Judda (vulgairement Jedda), de Judda à Al-Jâr et jusqu'à la côte syrienne; puis, elle aboutit à Ḳulzum (près de Suez) et la mer s'arrête là, à l'endroit où, [ainsi qu'il est dit dans le Ḳorân,] Allah le Tout-Puissant a placé une barrière entre les deux mers (la mer Rouge et la Méditerranée). Puis, de Ḳulzum, la côte change de direction [et se prolonge dans le sud], le long du pays des Barbar [de la côte occidentale de la mer Rouge]; puis, cette côte occidentale s'étend toujours dans le sud jusqu'en face du Yemen et jusqu'à ce qu'elle arrive au pays de l'Abyssinie (dans le golfe d'Aden), d'où l'on exporte les peaux de panthères dites peaux de panthères de Berbera; ce sont les peaux les plus belles et de la meilleure qualité; et à [la ville de] Zaylaʿ où on trouve de l'ambre et du dzabal, c'est-à-dire de l'écaille de tortue.

Les navires appartenant à des armateurs de Sîrâf, lorsqu'ils sont arrivés dans cette mer qui est à droite (c'est-à-dire à l'ouest) de la mer de l'Inde (la mer Rouge) et qu'ils sont parvenus à Judda, restent dans ce port. Les marchandises (p. 137) qu'ils ont apportées et qui sont destinées à l'Egypte, y sont transbordées sur des [navires spéciaux, d'un moindre tirant d'eau, appelés] navires de Ḳulzum. Les navires des armateurs de Sîrâf n'osent pas faire route [dans la partie septentrionale] de la mer [Rouge] à cause des difficultés qu'y rencontre la navigation et du grand nombre d'îlots [coralligènes] qui y croissent. Sur les côtes, il n'y a ni rois (ni gouvernement), ni endroits habités. Un navire qui fait route dans cette mer, doit tous les soirs chercher un mouillage abrité par crainte des îlots [sur lesquels il ne manquerait pas de se briser, s'il naviguait pendant la nuit]. [La règle, dans cette mer,] est de naviguer de jour et de mouiller de nuit, car cette mer est sombre et il s'en exhale des odeurs désagréables. Il n'y a rien de bon dans cette mer, ni au fond, ni à la surface. Elle ne ressemble pas aux mers de l'Inde et de la Chine au fond desquelles on trouve la perle et l'ambre et dont les montagnes renferment des pierres précieuses et de l'or en abondance. Les animaux [qui vivent dans les pays que baignent ces deux mers] ont, dans la bouche, de l'ivoire; la flore [de ces pays comprend] l'ébène, le bois du Brésil, le bambou, l'arbre à aloès, le camphrier, la noix muscade, le girofle, (p. 138) le bois de sandal et d'autres aromates parfumés et d'une odeur pénétrante. Parmi les oiseaux remarquables, [on peut citer] le perroquet et le paon. On y chasse la civette et le chevrotain porte-musc. Il est impossible d'énumérer tout ce qu'on trouve de bien et de bon dans ces pays, tant les produits excellents y sont en abondance.

L'AMBRE

Les morceaux qu'on trouve sur les côtes de cette mer [de l'Inde] sont rejetés par les vagues. On commence à rencontrer l'ambre dans la mer de l'Inde, mais on ne sait pas d'où il provient. On sait seulement que le meilleur ambre est celui qu'on trouve à Berbera (sur la côte méridionale du golfe d'Aden) et jusqu'à l'extrémité du pays du Zang, [d'une part], et à Šiḥr et dans le voisinage [d'autre part]. Cet ambre a la forme d'un œuf et il est gris. Les habitants de ces régions vont à sa recherche, montés sur des chameaux, pendant les nuits où la lune brille; ils vont le long des côtes. [Ils montent des chameaux] qui sont dressés à cet effet et qui savent rechercher l'ambre sur la côte. Quand le chameau voit un morceau d'ambre, il s'agenouille et son cavalier va le ramasser. On trouve aussi de l'ambre à la surface (p. 139) de la mer en morceaux d'un poids considérable. Parfois, ces morceaux sont plus ou moins gros qu'un taureau. Quand le poisson appelé tâl voit ce morceau d'ambre, il l'avale; mais lorsque l'ambre est arrivé dans l'estomac du poisson, celui-ci en meurt et flotte au-dessus de l'eau. Il y a des gens qui observent, dans des barques, et qui connaissent l'époque à laquelle les poissons avalent l'ambre. Aussi, lorsqu'ils aperçoivent un poisson qui flotte sur l'eau, ils le tirent à terre avec des harpons en fer enfoncés dans le dos du poisson, auxquels sont attachées de solides cordes. On ouvre ensuite l'estomac du poisson et on en extrait l'ambre [qu'il a avalé]. La partie de l'ambre qui se trouve près du ventre du poisson, c'est le mand qui répand une mauvaise odeur. On en trouve une certaine quantité chez les parfumeurs de Baghdâd et de Baṣra. La partie du morceau d'ambre qui n'est pas imprégnée de la mauvaise odeur du poisson, est extrêmement pure. Avec les vertèbres du dos de ce poisson, on confectionne parfois (p. 140) des sièges sur lesquels un homme peut s'asseoir et être bien assis. On dit que dans un village situé à 10 parasanges de Sîrâf, appelé At-Tayn, il y a des maisons très anciennes; leur toiture qui est élégante est faite avec les côtes de ce poisson. J'ai entendu dire par quelqu'un que, autrefois, près de Sîrâf, un de ces poissons s'échoua [sur le bord de la mer]. Cette personne alla le voir et trouva des gens qui étaient montés sur son dos avec une échelle légère. Lorsque les pêcheurs prennent un de ces poissons, [ils l'apportent à terre], le mettent au soleil et découpent sa chair en morceaux. Ils creusent une fosse pour y recueillir la graisse. On la puise avec des cuillers quand elle a été liquéfiée par la chaleur du soleil et on la vend aux patrons des navires. Comme elle est mêlée à d'autres matières, on en enduit les navires qui naviguent en mer pour obturer les trous faits par l'alène [en cousant les bordages l'un avec l'autre] et boucher (p. 141) également les interstices entre les bordages. La graisse de ce poisson se vend très cher.