Comme les cartographes musulmans qui l'ont précédé, Edrîsî et ses successeurs orientent leurs cartes le Sud en haut de la feuille; le Nord, au bas; l'Ouest, à la droite du lecteur, et l'Est, à sa gauche, à l'inverse des nôtres. Cette disposition que reproduisent certaines cartes de notre Moyen Age, a été initialement empruntée aux Chinois par les Musulmans qui l'ont transmise à l'Europe.

L'itinéraire suivi par le marchand Sulaymân pour se rendre du golfe Persique en Chine, est assez nettement indiqué pour pouvoir être suivi sur les cartes modernes. De Sîrâf, le voyageur se rend à Mascate; de Mascate à Kûlam du Malabar (l'actuel Quilon); de Kûlam, dans le golfe du Bengale en passant par le détroit de Palk, au nord de Ceylan, et on fait escale à l'île Langabâlûs (l'une des Nicobar); de Langabâlûs à Kalah ou Kalâh-bâr (le port de Kra ou Krah de la côte occidentale de l'isthme de ce nom, un peu au-dessus du 10e degré Nord, sur la péninsule malaise); de Kalah à l'île de Tiyûma (l'île de Tioman actuelle, dans le Sud-Est de la péninsule malaise); de Tiyûma à Kundrang (vraisemblablement à l'embouchure de la rivière de Saïgon, au cap Saint-Jacques); de Kundrang au Čampa, c'est-à-dire à la capitale du Čampa à cette époque; de Čampa à Čundur-fûlât ou îles de Čundur qui ne peut guère se situer qu'à l'île de Hainan; et de Čundur-fûlât, par le détroit appelé Portes de la Chine, à Ḫânfû ou Canton. La dernière partie de l'itinéraire prête à discussion, mais on ne saurait l'entreprendre ici; cette question sera traitée dans une autre publication avec le témoignage des textes orientaux nécessaires. Des indications concordantes sont fournies par Ibn Ḫordâdzbeh (844-848), Ibn al-Faḳîh [902), Ibn Rosteh (vers 903), Masʿûdî (Les Prairies d'or, 943; Le livre de l'avertissement, 955) et d'autres encore. Je renvoie pour tous ces textes à mes Relations de voyages et textes géographiques arabes, persans et turks relatifs à l'Extrême-Orient, où ils ont été réunis et commentés.

Sulaymân n'indique pas la durée du voyage pour la traversée du golfe Persique, mais de Mascate en Chine seulement. Au total, à partir de Mascate, il fallait compter plus de 4 mois, ainsi répartis:

de Mascate au détroit de Palk 1 mois
de Quilon du Malabar à Kra 1 —
de Kra à l'île de Tioman 10 jours
de Tioman à Kundrang (cap Saint-Jacques?) 10 —
de Kundrang à Čampa 10 —
de Čampa à Čundur-fûlât (Hainan?) 10 —
de Čundur-fûlât à Ḫânfû-Canton 1 mois

C'était donc quelque cinq mois pour la traversée de bout en bout, de Sîrâf à Ḫânfû.

En tenant compte des rectifications apportées à la traduction de Reinaud, on pourra lire avec fruit le discours préliminaire placé en tête du tome I de sa Relation des voyages faits par les Arabes et les Persans dans l'Inde et à la Chine (p. I-CLXXX). Les notes de Reinaud sur nombre de passages du texte sont également à lire et on y renvoie une fois pour toutes.

Le texte du livre I du manuscrit 2281 est mauvais; son rédacteur savait mal l'arabe et la traduction en est vraiment malaisée. On a tenté d'en rendre le sens en se tenant aussi près que possible de l'original et en utilisant naturellement la version de Reinaud. Le livre II qui a pour auteur Abû Zayd Ḥasan, est moins incorrect, mais laisse encore à désirer. Dans les deux cas, il s'agit d'un manuscrit unique dont aucun autre exemplaire n'a été retrouvé.

Le manuscrit 2281 a été copié sur un manuscrit acéphale. Son propriétaire ou le copiste ont remplacé le commencement du texte par quelques lignes de leur cru, en y ajoutant un titre nouveau. Ce début apocryphe de vingt lignes a été imprimé en italique. Je lui ai restitué son véritable titre, ainsi que l'avait justement indiqué Reinaud. On a également comblé la lacune dans la description des mers, en empruntant des passages identiques à des auteurs contemporains: Ibn Wâdhih qui dicitur Al-Jaʿqûbî, Historiae (éd. M. Th. Houtsma, t. I, Leyde, 1883, in-8º, p. 207) et Masʿûdî (Les Prairies d'or). Ces additions qui complètent le texte de Sulaymân, ont été placées entre parenthèses carrées []. On trouvera au glossaire les renseignements nécessaires pour l'explication des termes techniques et la situation des toponymes peu connus. Enfin, un index analytique facilitera les recherches.

Les renseignements que fournissent les deux livres sur l'Inde et la Chine sont, en certains cas, manifestement inexacts, notamment en ce qui concerne l'anthropophagie des Chinois. C'est une vue de ces deux pays par un oriental de race, langue et religion différentes. J'ai l'intime conviction que ni Sulaymân, ni les informateurs de Abû Zayd n'ont sciemment altéré la vérité. Tous ceux qui ont vécu en Orient et en Extrême-Orient ont entendu conter des histoires non moins merveilleuses que celles qui sont relatées dans le manuscrit 2281, le Livre des Merveilles de l'Inde (texte arabe par van der Lith, trad. franç. de M. Devic, Leyde, 1883-86, in-4º) et dans tant d'autres ouvrages arabes du même genre (cf., par exemple, celle que j'ai rapportée dans la préface de mes Relations de voyages et textes géographiques arabes, persans et turks, t. I, p. II). On en conclut que l'oriental a une tendance particulière à transporter les faits les plus simples sur le plan du merveilleux; que le marin et le voyageur orientaux sont plus imaginatifs encore que leurs compatriotes sédentaires. Mais il faut se rappeler aussi que Sulaymân et Abû Zayd vivaient aux IXe et Xe siècles de notre ère et que notre moyen âge a connu de semblables déformations de la réalité. Ces croyances n'ont, du reste, pas disparu: elles vivent encore dans le folk-lore des campagnes de l'Europe occidentale et on peut recueillir tous les jours des témoignages de leur persistance dans les récits légendaires de nos populations rurales. En fait, l'humanité tout entière est avide de merveilleux et l'Orient et l'Occident se rencontrent dans leurs mêmes rêves de souverains bienfaisants, de richesses obtenues par miracle, de triomphe du bien sur le mal, d'aide donnée par des génies secourables à l'innocent persécuté. Sans doute, dit le proverbe, «le vice est toujours puni»; mais «la vertu aussi», répliquait notre grand Flaubert. Et la vie, la dure vie moderne se charge impitoyablement de nous mettre en garde contre de telles illusions. Ces illusions charmantes ont été celles de notre enfance, et je plains sincèrement ceux qui n'en ont pas été les victimes ravies, trop tôt désillusionnées.

Vers le commencement du livre II, dans la conversation de l'arabe Ibn Wahab avec le roi de la Chine, Abû Zayd rapporte que ce dernier aurait classé son pays après celui des Arabes. L'erreur est manifeste pour des raisons historiques: l'un des noms de la Chine est Tchong kouo «le Royaume du Milieu», c'est-à-dire le royaume qui est au centre du monde; et, en dehors de la Chine, il n'est que des Barbares. C'est ainsi que les Grecs et les Arabes répartissaient aussi les peuples de l'univers. Il est donc tout à fait impossible qu'un empereur chinois ait pu donner au khalife arabe de Baghdâd, la première place qu'il revendiquait traditionnellement lui-même pour sa dynastie et son propre pays, en sa qualité de Fils du Ciel, souverain de l'Empire du Milieu. L'erreur de Ibn Wahab est certainement voulue, car il ne pouvait pas, à son tour, accorder la première place parmi les souverains et les peuples, au roi d'un pays infidèle, infidèle lui-même, au détriment du khalife abbasside et du peuple arabe élus d'Allah.