CHAINE DES HISTOIRES

Ce livre renferme (p. 2) une chaîne des histoires (c'est-à-dire un enchaînement d'histoires ayant un rapport l'une avec l'autre) des pays, des mers, de [différentes] espèces de poissons. On y trouve également une description de la sphère, des merveilles du monde; la position géographique des pays et leurs parties habitées, [une description] des animaux, des merveilles et d'autres choses encore. C'est un livre précieux.

Chapitre ayant trait à la mer qui se trouve entre l'Inde occidentale, le Sind, [le pays] de Gog et de Magog (c'est-à-dire l'Asie orientale au nord de la Chine), la montagne Ḳâf (la montagne mythique qui entoure le monde), le pays de Sirandîb (Ceylan) et [le pays de] la victoire de Abû Ḥubayš. Cet Abû Ḥubayš (p. 3) est un homme qui vécut jusqu'à l'âge de 250 ans. Une année, il se rendit dans le [pays de] Magog et il y vit le sage As-Sawâḥ. Celui-ci l'emmena à la mer, lui fit voir un poisson [sur le dos duquel s'élevait quelque chose] ressemblant à une voile de navire. Parfois, la tête du poisson émergeait et on voyait alors quelque chose d'énorme. Parfois, il rejetait de l'eau par ses évents, et [on apercevait une colonne d'eau] aussi haute qu'un immense minaret [de mosquée]. Lorsque la mer était calme et que les poissons se rassemblaient de toutes parts, il les rassemblait avec sa queue; puis, il ouvrait la bouche, et on voyait alors les poissons [se précipiter] dans son ventre et disparaître comme dans un puits. Les navires qui naviguent dans cette mer craignent ce poisson; aussi, pendant la nuit, font-ils du bruit avec des crécelles, comme celles dont se servent les chrétiens [pour appeler à la prière], pour tâcher d'empêcher que le poisson ne s'appuie sur le navire et ne le fasse couler.

Il y a dans cette mer, un poisson que nous pêchâmes et dont la longueur (p. 4) est de 20 coudées. Nous lui ouvrîmes le ventre et nous en fîmes sortir un autre poisson de la même espèce. Nous ouvrîmes ensuite le ventre du second poisson et il s'y trouvait encore un troisième poisson de la même espèce. Tous ces poissons étaient vivants et frétillaient; ils ressemblaient l'un à l'autre, ayant la même forme.

Le grand poisson dont il vient d'être question et qui s'appelle wâl, a, malgré son énorme taille, pour parasite un poisson appelé lašk qui n'a qu'une coudée de long. Tandis que le wâl fait le maître, sévit sur la mer et détruit les poissons, il est dominé par ce petit poisson [qui se fixe] à la naissance de l'oreille du wâl et y reste attaché jusqu'à ce que celui-ci en meure. Le lašk s'attache également aux navires et le gros poisson n'ose plus en approcher, tant il a peur du petit poisson.

On trouve également dans cette mer un poisson dont on dit qu'il a une face humaine et qu'il vole au-dessus de l'eau. Le nom de ce poisson est (p. 5) mayj (ou mîj). Un autre poisson qui se tient dans l'eau, guette le poisson volant et quand ce dernier retombe à la mer [après avoir volé au-dessus de l'eau], il l'avale. Ce poisson s'appelle anḳatûs. Au reste, tous les poissons se mangent les uns les autres.

[La Chine, dit Yaʿḳûbî, est un pays immense. Si [du golfe Persique], on veut se rendre en Chine par mer, il faut traverser sept mers. Chacune de ces mers a sa couleur, son vent, ses poissons, ses brises qui lui sont propres et qui ne se retrouvent pas dans la mer suivante. La première mer est la mer du Fârs (ou de Perse; c'est le golfe Persique) sur laquelle on s'embarque à Sîrâf et qui se termine à Râs al-jumjuma («le cap du crâne», plus connu sous le nom de Râs al-ḥadd, «le cap de la limite, de la frontière»). Elle est étroite; on y trouve des pêcheries (littéralement: des plongeries) de perles.][1]

[1] Cf. mes Relations de voyages et textes géographiques arabes, persans et turks, t. I, p. 49.

[La mer du Fârs, dit Masʿûdî dans son Livre des prairies d'or et des mines de pierres précieuses, s'étend jusqu'à Obolla, les Barrages et ʿAbbadân qui font partie du territoire de Baṣra. Ce golfe a 1.400 milles de long et 500 milles de large là où il prend naissance; parfois, sa largeur entre les deux côtes est de 150 milles [seulement]. Ce golfe a la forme d'un triangle dont le sommet est à Obolla. Le côté oriental du triangle est constitué par la côte persane [où sont situés successivement] le pays de Dawraḳ al-Furs («le vase à goulot des Persans»), la ville de Mahrubân, Sînîz où se fabriquent les tissus brochés et autres étoffes appelés sînîzî (provenant de Sînîz); la ville de Jannâbâ qui donne son nom aux étoffes dites jannâbî (provenant de Jannâbâ); la ville de Najîram qui est sur le territoire de Sîrâf, et le pays des Banû ʿAmâra. Vient ensuite la côte du Kirmân ou pays de Hormûz—Hormûz est située en face de la ville de Sinjâr, dans l'ʿOmân.—Dans le prolongement de la côte du Kirmân et immédiatement après, suit la côte du pays du Makrân, habité par les hérétiques nommés Šurâ; ce pays abonde en palmiers. Puis, c'est Tîz [la capitale] du Makrân; puis, la côte du Sind où sont les bouches du Mihrân (l'Indus), principal fleuve de cette contrée, dont nous avons fait mention précédemment. Dans ces parages, s'élève la ville de Daybul; c'est là que la côte de l'Inde occidentale se joint au territoire de Barûč (l'ancienne Bharukaččha, la Bαρὑγαζα de Ptolémée, le Broach des cartes modernes) où l'on fabrique des lances dites barûčî (provenant de Barûč); enfin, la côte se prolonge sans interruption, tantôt cultivée, tantôt en friche, jusqu'en Chine. Sur la rive opposée aux côtes du Fârs (la Perse), du Makrân et du Sind, se trouvent le pays de Baḥrayn, les îles de Ḳaṭr, le littoral des Banû Judzayma, le pays de ʿOmân, le territoire des Mahara [qui se prolonge] jusqu'au territoire de Râs al-jumjuma (ou Râs al-ḥadd), qui fait partie du territoire de Šiḥr et de Al-Aḥḳâf («le pays des bandes de sable disposées en courbe»). Le golfe [Persique] renferme plusieurs îles telles que l'île de Ḫârak, nommée aussi pays de Jannâbâ, parce qu'elle fait partie de ce territoire et qu'elle est à peu de parasanges de Jannâbâ; c'est dans cette île que l'on pêche les perles connues sous le nom de ḫârakî (ou perles de Ḫârak). Telle est aussi l'île de Owâl, habitée par les Banû Maʿan, les Banû Mismâr et plusieurs autres tribus arabes; elle n'est qu'à une journée ou même moins des villes de la côte de Baḥrayn. Sur cette côte, qui prend le nom de côte de Hajar, s'élèvent les villes de Zâra et de Ḳaṭîf; à la suite de l'île de Owâl viennent plusieurs autres îles, entre autres celle de Lâfat, ou île des Banû Kâwân, qui fut conquise par ʿAmr bin al-ʿÂṣ, et l'on y voit encore [en 943], une mosquée qui porte son nom; cette île est bien peuplée, couverte de villages et de plantations. Dans son voisinage est l'île de Hinjâm où les marins font leur approvisionnement d'eau; non loin de là sont les îlots connus [par le dicton]: «Kusayr, ʿUwayr et un troisième [îlot] qui ne vaut pas mieux»; et enfin le durdûr (tourbillon) connu sous le nom de Durdûr de Musandam, auquel les marins donnent le sobriquet de Abû Ḥumayr («le père du petit âne»). Ces endroits de la mer sont des îlots noirs qui émergent dans l'air; ils ne renferment ni végétation ni être animé, et sont entourés par une mer profonde, dont les vagues furieuses frappent d'épouvante le navigateur qui s'en approche. Ces [dangereux] parages, compris entre l'ʿOmân et Sîrâf, sont sur la route directe des bâtiments, qui ne peuvent éviter de s'engager au milieu de ces îlots; les uns se trompent [de route et font naufrage], les autres [prennent la bonne route et] arrivent à destination. Cette mer du golfe Persique, baigne, ainsi qu'on vient de le voir, le Baḥrayn, la Perse, Baṣra, l'ʿOmân et le Kirmân [et se prolonge] jusqu'à Râs al-jumjuma (ou Râs al-ḥadd)...[2]]