Pierres, dards et lances, flèches et carreaux, guisarmes et piques, haches, brisant boucles, cristaux des heaumes, hauberts et chapeaux, écus et bandes des boucliers, mors et grelots, pleuvent de toutes parts comme flocons de neige. Le craquement des lances et le froissement des clavains[25] font un bruit de tempête ou de marteaux. Si farouche est le combat, si périlleux et si dur, que les croisés ont fait tourner bride à leurs chevaux arabes : ceux de la ville les poursuivent de leurs coups et de leurs cris. Alors vous auriez vu rester sur le terrain ou voler en morceaux jambes, pieds, bras, entrailles et poumons, têtes, mâchoires, cheveux et cervelles. Si cruelle est la guerre, si grands sont les dangers et le carnage, qu’ils les mènent battant et qu’ils leur barrent les chemins, les collines, les places, les prés et les marais même. Quand le combat cessa, il y eut pour les chiens et les oiseaux de proie abondante pâture.

[25] Sortes de pèlerines de mailles ou de lames de fer, qui couvraient le cou et les épaules, et qu’on fixait au haubert.

Simon, ayant échoué dans cette nouvelle entreprise, consulte ses barons, et, sur le conseil de Foucaut de Berzi, tente vainement une surprise ; puis de nouveau, il réunit ses compagnons.

Dans la tente de soie, où l’aigle resplendit, ils parlent et délibèrent en secret : — « Seigneurs, dit le comte, Dieu me prouve par signes évidents que j’ai perdu le sens. J’étais autrefois puissant, preux et vaillant ; aujourd’hui ni ruse, ni force, ni hardiesse ne me suffisent pour secourir mes barons et les tirer de là ! Et si j’abandonne le siège de si honteuse manière, on dira par tout le monde que je m’avoue vaincu. » — « Beau frère, dit Gui, je vous dis en vérité que Dieu ne veut point souffrir que vous teniez le château de Beaucaire ni le reste, car il regarde et juge votre conduite : pourvu que tout l’or et tout l’argent vous appartiennent, vous n’avez nul souci de la mort des gens. »

Là-dessus, arrive un messager qui vient droit, en toute hâte, à la tente du comte : — « Sire comte de Montfort, dit-il tristement, votre énergie, votre ardeur, votre audace sont vaines. Vous perdez vos hommes et les condamnez ainsi à la mort, si bien qu’ils ont l’âme et l’esprit sur les dents ! Je suis sorti du château, et telle y est la détresse que, me donnât-on l’Allemagne avec tout l’or du monde, je n’y resterais point, si grand tourment on y endure ! Il y a bien trois semaines passées que l’eau, le vin et le froment leur manquent, et j’ai connu là-bas frayeur telle que, — Dieu et les Saints me protègent ! — mon corps tremble et mes dents claquent. »

Quand le comte entend cela, triste et noir de colère, sur le conseil de ses hommes et suivant leur volonté, il envoie en secret ses lettres en la ville, à Dragonet, homme sage, prudent et avisé, pour qu’il entre en pourparlers avec le comte [de Toulouse] : il promet de lever le siège immédiatement si on lui rend tous ses hommes, sans qu’il en manque un seul.

Cette proposition est acceptée : la garnison française est rendue à Simon sans armes ni chevaux. Le lendemain dès l’aube les croisés se mettent en marche, et, quelques jours après, ils arrivent devant Toulouse.

XII
La colère de Simon.

Par deux et par trois, quelques-uns des meilleurs chevaliers et des plus riches bourgeois sortent de la ville. Dès qu’ils aperçoivent le comte, ils s’adressent à lui et lui disent avec douceur : « Seigneur comte, avec votre permission, nous nous demandons comment il peut se faire que vous veniez ici avec glaive et fer mortel, car il ne peut être profitable de causer du dommage à son propre bien. Si par vous il nous arrivait malheur, nous n’aurions guère de chance, car entre vous et nous il ne devrait rien arriver qui pût causer mal, dommage ou violence. Vous aviez bien voulu nous octroyer et nous promettre que jamais, de votre part, mal ne nous adviendrait ; mais il ne nous semble pas aujourd’hui, et cela ne peut être, que vous ayez, pour notre bien, pris les armes contre la ville. Vous devriez y entrer, avec vos palefrois, sans armes, avec des jupes d’orfroi, chantant et couronné de guirlandes, comme il convient à celui qui en est le seigneur. Et, quoi que vous puissiez demander, nul n’eût dit non ! Mais voici que vous nous apportez l’effroi et un cœur farouche de lion ! » — « Barons, dit le comte, qu’il vous plaise ou non, en armes ou désarmé, en long ou en large, j’entrerai dans la ville, et je verrai bien ce qui en est cette fois ! Vous m’avez provoqué à tort, car vous m’avez enlevé Beaucaire, — puisque [par votre faute] je n’ai pu le prendre, — le Venaissin, la Provence et le Valentinois : en un mois j’ai su, par plus de vingt messages, que vous êtes conjurés contre moi et que vous avez fait dire au comte Raimon de venir recouvrer Toulouse afin que je la perde. Par la croix où fut mis Jésus-Christ, je ne déposerai ni mon haubert ni mon heaume de Pavie que je n’aie pris des otages parmi les meilleurs de la ville ; et je serais curieux de voir si quelqu’un m’en empêchera ! » — « Seigneur, lui répondirent-ils, ayez pitié de nous, de la ville, et de ceux qui s’y trouvent. Nous n’avons envers vous ni tort ni faute qui vaille un denier de Melgueil, et jamais personne n’a fait de serment contre vous. Quiconque vous fait entendre cela veut vous enlever le pays. Le vrai Dieu Jésus-Christ sait bien ce qui en est : puisse-t-il nous sauver, lui et notre bonne foi ! » — « Barons, dit le comte, vous m’êtes fort hostiles et me cherchez querelle : jamais, depuis que je vous ai conquis, ni auparavant, vous n’avez eu à cœur mon honneur et mon bien. » Puis il appelle Gui son frère, Hugue de Laci, Alain, Foucaut et Audri le Flamand. « Seigneur comte, dit Alain [de Rouci], il vous faudra mettre un frein à votre colère et à votre ressentiment, car si vous abaissez Toulouse, vous tomberez si bas que jamais plus vous ne reprendrez votre place. » — « Seigneurs, dit le comte, je suis ruiné au point d’avoir engagé toutes mes rentes et tous mes revenus, et mes hommes m’ont remontré que la disette et le besoin les accablent, au point que, si j’échouais ici, je ne saurais plus que faire. Je veux donc qu’on s’empare sur le champ de ceux qui viennent ici, et qu’on les mette aussitôt au Château Narbonnais. Leurs richesses et leur argent seront destinés aux nôtres, jusqu’au jour où nous serons assez forts et assez riches pour retourner en Provence.

Nous irons en Provence quand nous aurons assez d’argent ; mais auparavant nous détruirons Toulouse de telle manière que nous n’y laissions rien qui ait quelque valeur : puisque c’est elle qui m’enlève la Provence, je la reprendrai à ses dépens. » — « Sire frère, dit Gui, je vais vous donner un bon conseil : si vous prenez seulement le cinquième ou le quart des biens, vous pourrez attendre des jeunes pousses une récolte plus belle, tandis que si, cédant à la colère, vous détruisez la ville, vous aurez une fâcheuse renommée à travers toute la chrétienté, et vous attirerez sur vous la vengeance de Jésus-Christ et les reproches de l’Eglise. » — « Frère, dit le comte, mes compagnons veulent me quitter parce que je n’ai plus rien à leur donner. Si je détruis Toulouse, je n’agirai pas sans motif, puisque ses habitants me sont hostiles, et puisque j’espère, avec l’avoir que j’en tirerai, reprendre Beaucaire et conquérir Avignon. » — « Sire comte, dit maître Robert je vais vous faire un discours bon à entendre. Depuis que le pape vous a élu, vous auriez dû observer droiture et raison pour ne pas mettre l’Eglise dans l’embarras ; puisque ceux de Toulouse ne vous ont point trahi, vous ne devriez point les détruire, sinon par jugement ; et si vous observez droiture en votre accusation, ils ne doivent ni perdre leurs biens, ni endurer de souffrances. » En devisant ainsi, ils arrivent près de la ville.