A ce moment voici l’évêque, piquant des deux. Il parcourt les rues, donnant sa bénédiction, puis il mande les habitants, les prêche et les sermonne : « Barons, dit-il, sortez à la rencontre de notre bon et aimé comte : puisque Dieu, l’Eglise et moi vous l’avons donné pour seigneur, vous devriez le recevoir en grande procession. Si vous l’aimez bien, vous en serez récompensés dans ce monde et vous aurez, dans l’autre, la gloire promise aux saintes personnes. Il ne veut rien du vôtre ; au contraire, il vous donnera du sien, et, en sa garde, vous connaîtrez de meilleurs jours. » — « Seigneurs, dit l’abbé [Jordan] de Saint-Sernin, monseigneur l’évêque dit vrai, et vous perdez l’indulgence. Allez donc vers le comte, et que sa mesnie se loge à son gré dans vos maisons ; ne dites point non, et vendez-leur en faisant la juste mesure : ils ne vous feront pas tort de la valeur d’un bouton. » Là-dessus ils sortirent dans les champs : celui qui n’avait point de cheval y allait à pied. Mais voici que par toute la ville court une rumeur : « Barons, retournez sur vos pas sans bruit, à la dérobée, car le comte demande des otages et veut qu’on les lui livre : et, si vous vous laissez prendre ici dehors, vous agirez en sots. »

Tous aussitôt rentrent en hâte ; mais, pendant que les barons [de Toulouse] se consultent dans la ville, la mesnie du comte, sergents et damoiseaux, brise les coffres des habitants, prend l’argent, et les écuyers et les soudoyers disent à leurs hôtes : « Aujourd’hui vous serez mis à mort, ou vous donnerez rançon, car vous avez excité la colère de messire Simon. » Ils répondent secrètement, entre les dents : « Dieu ! comme vous nous avez livrés à Pharaon[26] ! »

[26] Cf. le Livre des Rois, livre I, ch. 8.

Par les rues pleurent dames et petits enfants ; mais, d’une seule voix on crie par la ville : « Barons, prenons les armes ! Voici l’heure où nous aurons à nous défendre contre ce farouche lion, car mieux vaut mort honorable que passer sa vie en prison ! »

XIII
Emeute et combats dans les rues.

De toutes parts, en courant et à force d’éperons, arrivent chevaliers, bourgeois, soudoyers et sergents, apportant chacun tout un équipement : écu ou chapeau de fer, pourpoint ou gambeson, hache émoulue, fauchard ou pilon, arc à main ou arbalète, bonne lame de lance, petite côte ou gorgerin, camail ou hoqueton. Quand ils furent ensemble, pères et fils, dames et damoiselles, chacun à l’envi commence à dresser les barrières devant sa maison : huches, coffres, tonneaux qui roulent, poutres et chevrons reposent à terre ou sur des tables.

Par toute la ville, la défense se prépare si bien que les cris, le tumulte et le son des trompes font retentir les rues et le ciel. « Montfort ! » crient Français et Bourguignons, et ceux de dedans : « Toulouse ! Beaucaire ! Avignon ! » Partout où ils se rencontrent, se précipitant à l’envi, ils s’entrefrappent avec fureur : lances, épées, et tronçons de piques, flèches, masses et tisons, guisarmes, lames, pennons, piques, pierres, planches et moellons, volent de tous côtés, de face et de flanc, brisant les heaumes, les écus, les arçons, défonçant têtes, cervelles, poitrines, mentons, bras et jambes, poings et fesses. Si farouche est la lutte, si grand l’acharnement, si nombreux les dangers, que ceux de Toulouse les mènent battant, eux et le comte Gui. Et quand les croisés ne virent plus d’autre moyen de salut, le comte de Montfort s’écria : « Mettez le feu partout ! »

Alors s’allumèrent les torches et les brandons. A Saint-Remezi, à Jousaigues, et sur la place de Saint-Etienne, on frappe de grands coups. Les Français sont barricadés dans l’église, dans la tour Mascaron et dans le palais de l’évêque. Les nôtres combattent le feu, et font des abattis de tous côtés pour arrêter les flammes. D’autres vont s’emparer en hâte des Français qui, dès leur arrivée, se sont installés dans la ville. Ceux-ci eurent grande peur et frayeur de mourir : dans l’hôtel du comte de Comminges, les Toulousains vont les cerner de telle façon qu’ils ne peuvent en sortir.

Le comte de Montfort crie de manière qu’on l’entende : « Barons, allons les éprouver d’un autre côté, tout droit à Saint-Etienne, et voir si nous pourrons leur nuire ! » Et le comte, suivi des siens, s’élance avec tant d’impétuosité qu’à l’orme de Saintes-Carbes ils font trembler la terre. Ils débouchent par la place de l’église, mais ils ne peuvent atteindre personne de la ville. Les hauberts, les heaumes, les enseignes qu’on agite, le son éclatant des cors et des trompes font retentir le ciel, la terre et l’air. Par la rue droite, se dirigeant vers la Croix-Baragnon ils attaquent si violemment qu’ils brisent et rompent les barrières. De toutes parts accourent, pour soutenir la lutte, chevaliers, bourgeois, sergents, pleins d’ardeur, qui, à coups d’épée et de masse, les serrent de près, si bien que des deux côtés on en vient aux coups. On reçoit dards, lances, flèches, couteaux ; on se lance des épieux, des fléchettes, des fauchards, qui tombent si dru qu’on ne sait où se tourner. Alors vous auriez vu faire grand carnage, rompre maint camail, fausser nombre de hauberts, fendre quantité de poitrines, briser force heaumes, abattre maint baron, tuer de nombreux chevaux, et le sang se répandre avec les cervelles sur le terrain ! Ceux de la ville résistent si bien aux croisés qu’ils leur ont fait abandonner le combat.

— « Seigneurs, dit le comte, je peux bien vous dire que, de ce côté-ci, nous ne réussirons pas à leur faire du mal ; mais j’irai les surprendre [ailleurs], si vous voulez me suivre. » Tous, car nul ne s’y voulut soustraire, éperonnent ensemble. Ils pensent aller dans le Bourg par la porte Cerdane, mais ceux qui s’y trouvent les reçoivent de telle manière que la bataille s’engage dans les rues. A grand renfort de massues, de pierres, d’épées, avec les guisarmes et les haches qui augmentent le massacre, les Toulousains leur firent vider la rue et la place.