Là-dessus, tous chevauchent vers Toulouse, interrogeant les Toulousains, et, quand ils voient la ville, nul n’est si insensible qu’il n’ait les yeux mouillés de l’eau du cœur, et chacun dit en lui-même : « Vierge Impératrice, rendez-moi le lieu où je fus élevé ! Il me vaut mieux y vivre et y être enseveli qu’aller plus longtemps par le monde dans la détresse et la honte. » Ils sont sortis de l’eau et marchent dans les près, bannières déployées et gonfanons flottants.

Quand ceux de la ville ont reconnu les enseignes, ils viennent vers le comte, comme s’il était ressuscité. Et, quand il entre dans Toulouse par les poternes, tous les habitants accourent, petits et grands, dames et barons, hommes et femmes, s’agenouillant devant lui et lui baisant les vêtements, les pieds, les jambes, les bras, les doigts. Il est accueilli avec des larmes de joie, car c’est le bonheur qui revient, riche de fleurs et de fruits !

Le retour du comte de Toulouse ranime la colère contre les croisés : la garnison de la ville est massacrée, et celle du Château Narbonnais n’ose s’y aventurer. La comtesse de Montfort, enfermée dans le château, envoie prévenir son mari, tandis que les Toulousains organisent fiévreusement la défense.

Onques en aucune ville on ne vit si nobles ouvriers : les comtes et tous les chevaliers y travaillent, les bourgeois et les bourgeoises, les riches marchands, les hommes et les femmes, les courtois monnayeurs, les garçons et les filles, les sergents et les trotteurs[27] : chacun apporte un pic, une pelle ou un pellegril léger, et tous ont le cœur prompt à la tâche. La nuit, ils font le guet en commun. Les lumières et les flambeaux brûlent par les rues, les tambours, les timbales et les clairons retentissent. Les jeunes filles et les femmes, pleines d’une sincère allégresse, chantent danses et ballades sur des airs joyeux… Que Dieu songe à les protéger !

[27] Gens de basse condition qui accompagnaient les cavaliers pour tenir leur monture, le cas échéant.

XVI
Gui de Montfort attaque Toulouse.

Que Dieu songe à les protéger ! car voici venu le temps où Toulouse reçoit le comte avec amour, si bien que Prix et Parage sont à jamais restaurés. Mais Gui et Guiot[28] arrivent furieux, avec leurs belles compagnies et leur convoi. Avec Alain [de Pauci] et Foucaut [de Berzi], montés sur leurs chevaux aux longues crinières, enseignes déployées et gonfanons dressés, ils chevauchent vers Toulouse par les chemins connus. Des écus et des heaumes, où brille l’or battu, si grand est le nombre qu’on dirait qu’il en pleut. D’oriflammes et d’enseignes toute la place reluit.

[28] Le frère et le fils de Simon de Montfort.

Au val de Montoulieu, où était le mur en ruines, Gui de Montfort crie à ses gens, et on l’entend bien : « Francs chevaliers, à terre ! » Il fut si bien obéi qu’au son des trompes chacun est descendu. Rangés en bataille, l’épée nue, ils se sont jetés vigoureusement à travers les rues, brisant et détruisant les passages. Les barons de la ville, jeunes et chenus, chevaliers et bourgeois, ont soutenu le choc ; les braves habitants ont vaillamment résisté en combattant ; les sergents, tendant leurs arcs, ont donné et reçu maints coups. Cependant l’ardeur des assaillants devient si grande que tout d’abord ils ont enlevé les barrières et les palissades, et sont venus combattre dans les rues, si bien qu’en peu de temps l’incendie est allumé. Mais ceux de la ville l’éteignirent avant qu’il eût pu s’étendre, et Rogier Bernart est venu dans la mêlée, à la tête de ses compagnons qu’il guide et conduit.

Quand on l’eut reconnu là, sa présence raffermit les cœurs. Peire de Durban, à qui appartient Montégut, portait son enseigne. Il met pied à terre et marche en tête. On crie : « Foix ! Toulouse ». Le carnage commence de tous côtés.