Dards, masses, lames émoulues, pierres, flèches et carreaux tombent de partout, comme s’il en pleuvait. Du haut des maisons, avec les pierres aiguës, les habitants brisent aux ennemis heaumes, cristaux[29], écus, poings et jambes, bras et troncs ; ils les ont bien combattus de mainte façon. A force de coups, de gourmades, de cris perçants et de tumulte, ils ont mis la crainte et le désarroi au cœur des Français, enfoncé et enlevé les débouchés et les passages et chassé les croisés qui, en se défendant, cèdent et fuient, vaincus, effrayés et nus. Ensuite leur force et leur courage devinrent si grands qu’ils les chassèrent hors de la ville. Alors les Français se sont remis en selle et ont couru tous ensemble vers le jardin de Saint-Jacques, où ils sont venus par derrière ; mais il en est resté beaucoup de morts et d’étendus : des chevaux et des cadavres qu’ils ont laissés dans Toulouse la terre et le marais sont rouges !

[29] C.-à-d. les pierreries dont les heaumes sont incrustés.

Gui de Montfort et ses compagnons se lamentent sur leur échec.

Le premier, Foucaut prend la parole : « Seigneurs, dit-il, je ne suis ni Breton, ni Anglais ni Allemand ; je vous prie donc d’écouter ce que je vais vous dire en mon “roman”. Chacun de nous doit gémir et soupirer, car c’en est fait de notre honneur et de notre gloire : la France tout entière, nos parents et nos enfants sont honnis, car jamais, depuis la mort de Roland, la France n’éprouva plus grande honte ! Nous avons assez d’armes, de bons couteaux, d’épées, de hauberts, d’armures, de heaumes flamboyants, de bons écus, de masses, de destriers rapides, et c’est une gent vaincue, à demi morte, sans armes, qui, en se défendant et en criant, à coups de bâtons, de masses et de pierres, est parvenue à nous jeter dehors de telle sorte que Jean y mourut, le meilleur homme d’armes de ma compagnie ! Aussi mon cœur sera-t-il toujours en souci, tant que mon épieu tranchant et moi nous n’en aurons pas tiré vengeance… » — « Alain, dit le comte Gui, vous vous souvenez bien que les hommes de Toulouse sont venus nous implorer. Il semble que Dieu entende leurs réclamations et leurs plaintes, car jamais le comte mon frère, tant il est méchant et cruel, n’a voulu leur rendre son amour ; clair est donc leur droit ! S’il avait modifié ses mauvaises dispositions, nous ne perdrions pas Toulouse, et nous ne tomberions pas dans le mépris, car celui qui fait tort à ce qui lui appartient doit, en toute justice, se repentir de sa sottise. Et je ne croirai jamais, me le jurât-on sur les reliques, que ce n’est point à cause de notre fourberie que Dieu s’est détourné de nous. Il semble bien, d’ailleurs que le mal doive s’aggraver, car la condition des Toulousains s’améliore, et la nôtre se gâte, tellement que, si Dieu ne nous aide point, tout ce que nous avons gagné en dix ans peut être perdu d’un seul coup. » — Il appelle ensuite ses messagers : « Vous irez, leur dit-il, en Gascogne, à Auch, ordonner de ma part au seigneur archevêque qu’il se mette en route et vienne nous secourir avec tant de gens, des siens et des étrangers, que nous puissions combattre la ville de tous les côtés. S’ils n’y viennent pas, qu’ils soient assurés que jamais plus ils ne tiendront de terre pour la valeur d’un gant ! »

XVII
Arrivée de Simon de Montfort.

Le messager envoyé par la comtesse de Montfort à son mari s’acquitte de sa mission :

En donnant à Simon la lettre scellée, il se met à soupirer, et le comte le regarde et lui demande : « Ami, donne-moi des nouvelles. Comment vont mes affaires ? » — « Seigneur, répond le messager, les nouvelles sont pénibles à dire. » — « J’ai perdu la ville ? » — « Oui, seigneur, sans aucun doute, mais, avant de leur laisser le temps de se fortifier, si vous allez tout de suite à Toulouse, vous pourrez la reconquérir. » — « Ami, qui me l’a prise ? » — « Il me semble que, pour moi comme pour les autres, il est facile de s’en faire une idée : j’ai vu l’autre comte y revenir avec grande joie, et les barons de la ville l’y faire rentrer. » — « Ami, a-t-il nombreuse compagnie ? » — « Seigneur, je ne sais en estimer le nombre, mais ceux qui vinrent avec lui n’ont point l’air de vous aimer, car ils se sont aussitôt mis à tuer les Français qu’ils ont trouvés, et à poursuivre ceux qui purent s’enfuir. » — « Que font ceux de la ville ? » — « Seigneur, bon travail : ils font des fossés, des abattis, et dressent des échafauds ; à mon sens, ils veulent assiéger le Château Narbonnais. » — « Les comtesses sont-elles dedans ? » — « Oui certes, seigneur, tristes, marries, et toujours à pleurer car elles redoutent la mort et la ruine. » — « Où était donc mon frère Gui ? » — « Seigneur, j’ai entendu conter qu’il voulait se rendre directement à Toulouse avec la bonne compagnie que vous conduisez d’ordinaire, pour combattre la ville et la prendre ; mais il ne me paraît pas qu’il y puisse réussir. » — « Ami, dit le comte, veille à bien garder le secret ; car si quelqu’un te voit faire autre chose que rire et plaisanter, je te ferai brûler, pendre ou tailler en pièces. Et sache bien répondre, si l’on te demande des nouvelles : dis que sur ma terre nul n’ose pénétrer ! » — « Seigneur, point n’est besoin de me faire la leçon ! »

Simon de Montfort dissimule à tous ses barons ce qu’il vient d’apprendre, et leur présente la situation sous l’aspect le plus brillant : son frère, dit-il, lui promet de nouvelles terres, pourvu qu’il arrive sans trop tarder, et le roi d’Angleterre lui propose un accord très avantageux. Ayant ainsi préparé tous les siens à un départ, Simon traite avec Adémar de Poitiers, à la file duquel il engage son fils Amauri ; puis il se dirige précipitamment vers Toulouse.

Son frère vint à sa rencontre, avec maint capitaine, et quand ils se présentèrent, s’affirma un amour cordial : — « Frère Gui, dit le comte, et vous autres, comment n’avez-vous pas fait pendre les parjures déloyaux, détruit la ville, allumé l’incendie ? » — « Frère, répondit le comte Gui, nous n’avons pu faire mieux. Nous avons attaqué la ville et nous sommes entrés dans les fossés, si bien que nous nous mesurâmes à eux dans les rues ; mais nous avons trouvé là chevaliers, bourgeois et artisans qui, armés de masses, de pics, de cognées tranchantes, criant, hurlant, et nous frappant à mort, vous ont transmis par notre intermédiaire les rentes qu’ils vous doivent. Gui, votre maréchal, peut bien vous dire quels marcs d’argent ils nous donnaient du haut des toits ! Par la foi que je vous dois, il n’y a si vaillant qui, lorsqu’ils nous jetèrent dehors par les portes de la ville, n’eût préféré la fièvre ou bataille en plein champ ! » — « Frère, dit le comte, c’est une honte que des hommes sans armes vous aient tenu tête. Et que Dieu ni saint Martial ne me viennent en aide, si l’on décharge bête de somme, harnais ni tonneau, avant que nous soyons dans la ville, sur la place du marché ! » — « Seigneur comte, dit Alain [de Rouci], ne soyez pas ainsi ! Je crains bien que votre serment ne tienne guère plus que rosée, car, par la foi que je vous dois, nous aurons le temps de parler d’autre chose ! Et si vous comptez entrer dans les fossés de la ville, les sommiers ne seront pas déchargés avant Noël, car, par le corps de saint Pierre, s’ils ne nous étaient point déloyaux, je n’ai jamais vu nul homme en chair et en os qui fût, pour combattre, plus brave que ces gens-là ! »

Puis vint la foule des puissants barons, par dessus tous le seigneur cardinal, l’archevêque [d’Auch] et l’évêque [de Toulouse], mitre en tête, l’anneau au doigt, avec la crosse, la croix et les missels. Le cardinal parle, et proclame avec assurance : « Seigneurs, le Roi Spirituel vous fait savoir à tous que dans cette ville est le feu d’enfer et qu’elle regorge de péchés criminels, car là-dedans habite leur seigneur. Quiconque la combattra sera sauvé devant Dieu. Vous reprendrez la ville et vous vous emparerez des maisons : que nul, homme ni femme, ne soit épargné ; que ni église, ni reliques, ni hôpital ne les protègent ! Il en est ainsi jugé, et c’est la volonté de Rome qu’ils soient passés au fil de l’épée… »