« Seigneur comte de Soissons, dit-il, je désire et vous demande votre amour et vous pouvez bien voir quel désir j’en ai ; je vous ai donné une plus grande preuve d’amour qu’à nul autre chevalier, car, depuis que j’ai vu vos lettres et votre messager m’annonçant que vous alliez venir à mon secours avec Oton d’Angelier, j’ai fait construire une chatte[36], un château et une pierrière ; et, afin que vous en eussiez toute la gloire, je n’ai point voulu prendre Toulouse avant que vous fussiez ici. Vous aurez le cinquième ou le quart de tous les biens ; les meilleurs destriers seront à vous : vous les donnerez à ceux qui en ont le plus besoin, et, par toute la terre, les messagers diront que c’est le puissant comte de Soissons qui a pris Toulouse ! »

[36] Sorte de cabane recouverte de clayonnages, sous laquelle les assiégeants s’abritaient pour atteindre les murs d’une ville.

Le conte se prit à rire et repartit : « Sire comte de Montfort, je vous dis cent fois merci de m’avoir fait si vite trésorier des richesses de Toulouse, que vous me donnez si généreusement. Mais, si vous prenez la ville, ou si je la prends moi-même, que toutes les richesses vous appartiennent. Je ne vous en demande point ma part. Et même, si vous m’en voulez croire, vous ne donnerez à personne, pas plus à moi qu’aux autres, un seul denier, tant que vous n’aurez point payé tous vos soudoyers… Nous venons d’une terre étrangère, comme nouveaux pénitents, et nous servirons volontiers l’Eglise pendant toute la quarantaine, jusqu’au dernier jour ; puis nous repartirons par ce même chemin. »

XXII
Le jeune comte entre à Toulouse.

Dans Toulouse, les habitants sont en souci, car de maint côté l’ennemi les entoure, et toute la chrétienté les menace et les frappe ; mais le fils de la Vierge, pour les réconforter, leur transmit une joie avec un rameau d’olivier, une claire étoile, l’étoile du matin sur la montagne.

Cette clarté, c’était le vaillant jeune comte, l’héritier légitime, qui franchit la porte avec la croix[37] et l’acier. Dieu fit pour lui un miracle et lui montra par un signe éclatant qu’il enchaînerait le lion sanguinaire, car de la tour du pont, du plus haut créneau conquis par les Français leur enseigne tomba dans l’eau, et le lion[38] chut sur la grève. Tous ceux de la ville en ont joie entière et parfaite.

[37] La croix de Toulouse, sur les enseignes.

[38] Le lion que portait l’enseigne de Simon de Montfort.

Les chevaliers, les barons de la ville, les bourgeois, le viguier, les dames et les bourgeoises, qui en ont grand désir, vont recevoir le comte : il ne resta pucelle en chambre ni en demeure. Le peuple de la ville, les grands et les petits, tous regardent le comte comme fleur de rosier ; larmes joyeuses, cris d’allégresse emplissent les places, les maisons et les vergers. Le comte, avec grande joie, descendit au moutier du baron saint Sernin, le saint miséricordieux qui opère des miracles, et qui jamais n’admit ni ne rechercha la compagnie des Français.

Les trompes, les clairons, les cors, les cris des porte-enseigne, les cloches et les clochettes qu’agitent les sonneurs font retentir la ville, l’eau et la grève. Et, dans cette joie, cinq mille sergents et écuyers sortent de la ville, et occupent les places. Ils crient à haute voix : « Ici, Robin ! Ici, Gautier ![39] A mort ! A mort les Français et les porte-bourdon ! Nous avons doublé les points de l’échiquier, car Dieu nous a rendu le chef et l’héritier, le vaillant jeune comte qui nous apporte la flamme ! »