[39] Noms fréquents au Nord de la France, attribués par dérision aux croisés.

Le comte de Montfort, entendant ces paroles cuisantes, passa l’eau et vint sur la grève ; ses nobles barons allèrent le recevoir. Il se prit à rire, et les questionna : « Seigneur comte, dit Joris, vous avez maintenant votre pareil, qui apporte avec lui sang et glaive, flamme et tempête, et nous allons avoir à nous défendre avec le fer et l’acier. » — « Joris, dit le comte, ne m’effrayez point ! Celui qui ne sait prendre une résolution en temps opportun ne doit point aller prendre l’épervier à la cour du Puy[40] ! Toujours Toulouse et le comte m’auront pour adversaire : ni trêve, ni paix, ni accord, jusqu’à ce que je les aie pris ou qu’ils m’aient pris ! A mon avantage, et pour leur malheur, en cet hôpital[41] je ferai un château parfait, avec créneaux, lices, enceinte fortifiée, et, au dehors une palissade de pieux ; partout à la ronde un grand fossé transversal ; de ce côté-ci, vers le fleuve un beau mur sur un terre-plein élevé ; là-bas, du côté de la Gascogne, un pont et un port. Je serai de cette façon maître du rivage, des convois et des vivres ! »

[40] Allusion à un usage mentionné dans divers romans courtois : un chevalier, en offrant à sa dame un épervier posé sur un perchoir, lui décernait le prix de beauté : mais il devait défendre son choix les armes à la main. Cf. Erec et Enide (Poèmes et Récits de la Vieille France, XV) chap. 1, p. 15-24.

[41] L’Hôpital de la Grave, sur la rive gauche de la Garonne.

XXIII
Mort de Simon.

Après de multiples échecs, Simon de Montfort décide d’attaquer le rempart de la ville avec la chatte qu’il a fait construire ; mais les Toulousains parviennent à la détruire, mettant en déroute les croisés qui en assuraient la garde. Simon apprend la nouvelle à l’église.

Voici qu’un messager se dirige vers le comte, criant : « Sire comte de Montfort, vous souffrez aujourd’hui grand dommage pour être si dévot, car les hommes de Toulouse ont tué vos chevaliers et vos meilleurs soudoyers. Guillaume, Thomas, Garnier et Simon du Caire y sont morts ; Gautier est blessé ; Pierre de Voisins, Aimon, Rainier tiennent tête à l’attaque et protègent les targiers[42]. Si la mêlée et la tuerie durent davantage, jamais vous ne serez maître de cette terre. » Le comte frémit, soupire, devient triste et sombre, et dit : « Au sacrifice ! Jésus-Christ droiturier, donnez-moi aujourd’hui la mort ou la victoire ! » Il mande ensuite aux mainadiers, aux barons de France et à ses soudoyers de venir tous ensemble sur leurs coursiers arabes.

[42] Sortes d’appareils défensifs formés de targes jointes.

Il en arrive bien soixante mille[43] ; à leur tête le comte chevauche en toute hâte avec Sicart de Montaut, son gonfalonier, Jean de Berzi, Foucaut et Riquier. Derrière eux suit la grande masse des porte-bourdon. Les cris, le son des trompes, des cors, la voix des porte-enseigne, le sifflement des frondes et les coups des pierrières font un bruit de vent, d’orage, de tempête, tel que la ville, l’eau et la grève en frémissent. Ceux de Toulouse en furent tellement désemparés que beaucoup tombèrent dans les fossés ; mais en peu de temps ils se ressaisissent et s’élancent au dehors entre les jardins et les vergers, sergents et dardiers occupant la place.

[43] Ce chiffre est évidemment très exagéré.